Un recul majeur de décennie en décennie
Dans les années 1960, ma génération, je suis né en 1952, a bénéficié d’une économie en expansion suite à la Guerre. Dans le quartier du Perreux, l’école provisoire de la rue d’Ascq a laissé la place aux groupes scolaires Paul Langevin. J’y entrais en CP alors que sa construction venait de s’achever.
Ma génération bénéficia de la massification de l’enseignement, et j’entrais au collège Paul-Vaillant Couturier qui me laisse un excellent souvenir. Bien sûr, l’inégalité sociale se reflétait dans l’inégalité scolaire.
Jusqu’à la classe de Seconde, jamais je n’allais au musée. À la maison, il y avait bien quelques livres à l’entrée dans le meuble du téléphone, pour la décoration, mais jamais de discussion à leur propos. De visite à Paris, vous n’y pensez pas.
Lorsque le principal de PVC entra dans ma classe de 3ème pour demander qui était intéressé pour passer le concours de l’École normale d’instituteur, je pris le formulaire. Mes parents le remplirent, sans aucune discussion à leur sujet. Personne ne m’indiqua ce qui m’attendait. La même chose se reproduisit trois ans plus tard, quand en vue de l’après-bac, on me proposa trois options, celle d’aller dans un centre de préparation au professorat d’éducation physique, une école pour devenir professeur de collège, ou encore d’entrer en classe préparatoire. Nul conseil familial. Je fis sans doute là alors le mauvais choix. Ces exemples pour orienter la réflexion sur le fossé qui sépare les couches sociales de la société, lesquelles ont leurs répercussions sur l’éducation à la culture, et les routes possibles à prendre. Pour ma part, l’École normale fut un chemin de promotion sociale, comme il le fut longtemps pour tant d’enfants de la paysannerie et de la classe ouvrière. De mes deux sœurs et de mon frère de ma génération, je fus le seul à obtenir le bac en 1970.
Lors je revins à Argenteuil en 1975, j’occupai un poste d’instituteur de CP à Paul Éluard au Val-Nord. Cet année-là j’avais 19 enfants dans ce CP. Les parents travaillaient. Un autre temps, un autre monde.
Je vis du pays… à Argenteuil, en passant du premier degré de l’École au lycée professionnel, puis de celui-ci au lycée Georges Braque pour rejoindre les classes générales du lycée en histoire-géographie.
Non les élèves n’ont pas les mêmes chances de départ, comme s’il fallait argumenter sur cette évidence. Chacun sait que le milieu social est surdéterminant et que les élèves originaires des quartiers populaires sont aujourd’hui de moins en moins nombreux dans les classes préparatoires des grands lycées parisiens.
La question est surtout : comment cela est-il vécu par les adolescents ? Aujourd’hui, certains le vivent dès tout petit avec un sentiment de relégation. À Jaurès, j’ai eu à m’occuper, pour des BEP, à ce genre de classe, les Orsu par exemple, cela dira quelque chose à certains lecteurs. Des classes où l’on allait en dépit, par défaut, pour aller bien quelque part. Bonjour l’ambiance. Il m’arrive de retrouver de ces anciens élèves de ces classes. Qu’on se rassure. Dans leur immense majorité, ils ont trouvé leur chemin, mais loin de l’ajustage-fraisage de leur formation industrielle initiale.
Le fait majeur de ces dernières décennies a été la fuite d’élèves de milieux plus aisés vers l’école privée qui ont vu ces dernières décennies leurs moyens et leur recrutement connaître un grand essor. C’est la réalité à Argenteuil.
Petit tableau de l’inégalité scolaire pour terminer cette esquisse du jour. Pour la « crème » des enfants de la haute-bourgeoisie, des écoles en Suisse ou aux États-Unis. Pour les riches et les gamins des élites, des écoles privées de première classe, le collège Stanislas, l’École alsacienne… Pour les milieux de la petite-bourgeoise, les écoles privées locales de l’enseignement catholique. Pour les autres, l’immense majorité de la population, le service public de l’éducation nationale, de moins en moins service.
Cela a une allure Ancien régime. Quatre strates d’inégalité scolaire reflet de l’inégalité sociale profonde.
Ce ne sont pas seulement les élèves des quartiers populaires qui vivent mal une longue situation difficile pour eux. Ce sont y compris de nombreux jeunes des quartiers plus aisés qui comprennent que cette situation ne convient pas, et qu’elle devrait disparaître. A suivre bien sûr. DM

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