À propos
de “La bataille de Gaulle” : une propagande cocardière
En ce moment sur les écrans, la
superproduction qu’est La Bataille de Gaulle ne reprend pas le mythe
habituel de la lutte « des démocraties contre le fascisme » mais c’est pour
faire l’éloge de l’union patriotique incarnée par le général.
Publié le 12/08/2026
Si les deux épisodes montrent
bien que l’essentiel de la bataille du général visait à faire une place à
l’impérialisme français, aux côtés des alliés anglo-saxons, ils le font
évidemment en chantant ses louanges.
Le réalisateur, ancien conseiller
de Dominique de Villepin, montre un de Gaulle d’abord très isolé. Alors qu’il
est réfugié à Londres en juin 1940 après avoir refusé l’armistice, la
quasi-totalité du personnel politique de la Troisième République, ainsi que le
patronat, se sont ralliés sans état d’âme à Pétain. De Gaulle, lui, fait le
choix de représenter les intérêts de la bourgeoisie française, au même titre
que Pétain… mais dans le camp adverse. Il lance ses premières recrues à
l’assaut des colonies françaises d’Afrique pour obtenir des ralliements parmi
les gouverneurs coloniaux. Il peut en tirer quelques troupes sans poids
militaire réel, qu’il envoie se battre jusqu’au suicide contre une armée
allemande bien plus puissante, pour montrer la volonté combattante de la «
France libre » et obtenir que Churchill, puis Roosevelt le reconnaissent comme
un représentant crédible de l’impérialisme français.
Lorsque l’armée américaine
débarque en Algérie fin 1942, sans en avertir de Gaulle, c’est encore avec les
représentants de Vichy que Roosevelt négocie. Le général reste encore quantité
négligeable pour les dirigeants américains, et le film montre comment, à
l’approche du débarquement de Normandie en 1944, ils envisagent de placer la
France sous une administration américaine, l’AMGOT, avec sa propre monnaie et
ses propres préfets. Si les dirigeants américains finissent par abandonner ces
plans, c’est parce qu’ils ont compris que de Gaulle sera la meilleure carte à
jouer pour maintenir l’ordre social après la chute du régime de Pétain.
Et si cela apparaît possible,
c’est que le PCF offre à de Gaulle sa capacité à encadrer la classe ouvrière.
Cet aspect est largement passé sous silence dans le film, à part une allusion à
l’intégration du PCF dans le Conseil national de la résistance. Les dirigeants
américains et la bourgeoisie française consentirent en effet à l’alliance avec
ce parti car Staline s’était montré, lui aussi, préoccupé d’éviter que la chute
du nazisme n’entraîne des mouvements révolutionnaires en Europe ou dans les
colonies.
De Gaulle utilisa le PCF pour
restaurer le pouvoir de la bourgeoisie, en lui évitant d’affronter la révolte
populaire. Le PCF se chargea en effet, avec la CGT qui lui était liée,
d’encadrer la classe ouvrière, de lui imposer de nouveaux sacrifices pour
remettre en route la machine économique du patronat. Le terme de
« Résistance » cachait la réalité de cette politique, contraire aux
intérêts des travailleurs et des peuples colonisés.
Si on voit dans le film le
général Leclerc intégrer une compagnie formée de communistes et d’anarchistes
espagnols aux côtés de ses troupes coloniales, la « Libération » n’a pas été la
victoire pour laquelle les uns et les autres étaient prêts à se sacrifier. La
fin de la guerre signifia le maintien de l’ordre social, en France comme
ailleurs, de la domination sur les colonies et même du pouvoir de Franco en
Espagne. En 1945, les armées de Leclerc allaient partir en Indochine pour y
rétablir brutalement l’administration coloniale française.
La préoccupation de De Gaulle
dans son combat « pour la France » était la défense des intérêts de la
bourgeoisie française et de son empire, dans le cadre d’un nouvel ordre mondial
sous domination américaine. La politique « patriotique » du PCF rallié à de
Gaulle, abandonnant toute perspective indépendante pour les travailleurs et les
opprimés, rendait un grand service à la bourgeoisie. Quant aux prétendus acquis
sociaux du CNR, ils n’étaient que la menue monnaie payée par la bourgeoisie
pour maintenir l’asservissement de la classe ouvrière.
Aujourd’hui, ce film qui dénonce
l’hégémonie des États-Unis rencontre logiquement un large écho. Mais son
message prônant l’union sacrée autour de la défense de la patrie, salué par les
politiciens de tous bords, de Retailleau à Roussel en passant par Mélenchon et
Villepin, survient à point dans l’actuel contexte guerrier. Il fait partie du
piège habituel destiné à faire accepter au bon peuple l’idée de se sacrifier
pour la gloire d’un autre impérialisme, bien français celui-là.
Serge
Fauveau (Lutte ouvrière n°3028)