Mayotte :
incurie, mépris de classe et poison xénophobe
Publié le 08/01/2025
À Mayotte, trois semaines après
le passage dévastateur du cyclone Chido, puis les visites successives de
Macron, Bayrou, Retailleau, Borne, Valls, la situation reste catastrophique.
Pour dissimuler les vrais responsables du chaos, tous usent de la même ficelle
grossière : viser les migrants, pourtant premières victimes du cyclone.

Reprenant les mêmes mots que les
ministres qui l’ont précédée, Marine Le Pen a déclaré dès son arrivée sur l’île
par avion militaire le 5 janvier : « Sans régler le problème de
l’immigration clandestine, rien ne sera utile. » Mais s’il manque de tout à
Mayotte, non seulement de l’eau potable et de l’électricité, mais aussi de la
nourriture, du riz et plus encore des produits frais, ce n’est pas la faute des
étrangers mais des défaillances de l’État français. Quand les Comores voisines
ont envoyé de l’eau et des produits frais, ils ont même été refusés au prétexte
qu’ils n’étaient pas aux normes de l’Europe. La députée Youssoufa a même
déclaré que le seul geste qu’elle attend des Comores est qu’elles reprennent
leurs ressortissants pour lutter contre l’émigration vers Mayotte.
Détruire,
reconstruire : un cycle infernal
Tous les politiciens qui se
succèdent à Mayotte annoncent d’une même voix l’interdiction de reconstruire
les bangas, les maisons en tôle. Pourtant les coups de marteau se font entendre
partout car pour les habitants, « l’urgence, c’est de s’abriter pour faire
face à la saison des pluies, puisqu’il n’y a pas de solutions proposées par
l’État », même si les abris rebâtis dans la précipitation sont moins
résistants et plus dangereux.
Quatre logements sur dix à
Mayotte étaient en tôle et la seule action de l’État, sous prétexte de réduire
l’habitat précaire, a été de le détruire en en expulsant les habitants. Alors
que le parc de logements sociaux est très insuffisant – moins de 3 % des
logements contre 16 % en moyenne dans l’hexagone – et reste inaccessible pour
une bonne partie des travailleurs trop mal payés, le principal objectif des
opérations médiatisées de « décasages » était de dresser une fraction de
la population contre les immigrés. Or selon une enquête de l’Insee, 27 % des
habitants des bangas sont français et la moitié des adultes recensés sont en situation
régulière, qu’ils soient Français ou étrangers.
Pour empêcher les
reconstructions, le préfet de Mayotte a interdit la vente de tôles aux
particuliers s’ils n’ont pas un justificatif d’identité et de domicile, ou aux
professionnels s’ils ne sont pas inscrits au Registre national des entreprises.
Le communiqué de la préfecture est d’un cynisme sans nom : « Cette mesure
vise à protéger les Mahoraises et les Mahorais, alors que lors du passage du
cyclone Chido, (…) les tôles ont constitué des projectiles, occasionnant un
risque pour la vie humaine et la sécurité des biens et des personnes. »
Après avoir été victimes du cyclone, les pauvres seront victimes du marché noir
qui va fleurir, tandis que les margoulins se rempliront les poches.
Quelle
rentrée scolaire ?
Interpellée par des enseignants
sur l’état désastreux des écoles, Borne, désormais ministre de l’Éducation,
leur a brutalement tourné le dos en affirmant « ne pas être une spécialiste
des sujets éducatifs ». Pourtant, Bayrou l’a affirmé, la rentrée prévue le
13 janvier devra avoir lieu coûte que coûte. Mais dans quels locaux
puisque beaucoup d’écoles sont éventrées ? Avec quels matériels ? Et que faire
des 15 000 personnes encore réfugiées dans les écoles ? Aux ordres des
ministres, le préfet a lancé un plan d’évacuation « pour qu’entre le 5 et le
13 janvier on puisse récupérer ces centres pour leur vocation première qui
est l’école. » Cela veut dire jeter les familles à la rue.
Déjà avant le cyclone, les cours
du primaire se faisaient par rotation du fait du manque de classes. En 2022, le
recteur lui-même estimait que pour stopper les rotations « il faudrait 800 à
900 salles de classe supplémentaires ». Cette défaillance n’est
pas due à Chido mais à l’incurie et au mépris colonialiste. Cela n’empêche pas,
sur cette question aussi, les politiciens de désigner les étrangers comme
boucs-émissaires. Ainsi la députée Youssoufa vient d’écrire à la Présidence
pour réclamer de mettre fin à la scolarisation obligatoire des enfants
étrangers présents à Mayotte !
Tout
repose sur la population
Cette xénophobie tranche avec la
réaction de nombreux habitants attachés à la remise en route des écoles et à la
scolarisation de tous les enfants. Ainsi certains ont réagi aux disparitions de
matériel dans des bâtiments scolaires éventrés, notamment des chaises, des
tables et diverses fournitures scolaires. Car si ces pillages ont été montés en
épingle par les médias, ils sont réels et fragilisent un peu plus les villages
sinistrés.
Avec la participation des imams,
certains habitants ont mis en place un comité de vigilance. Ainsi le
5 janvier, les mosquées de Kawéni ont lancé par haut-parleurs une prière
collective… pour menacer de malédiction ceux qui ont pillé les écoles du
village. Crainte de l’enfer ou de la réprobation des voisins, tout au long de
la matinée, le matériel a été rendu par de jeunes enfants, envoyés par de plus
grands semble-t-il. En même temps, une marche blanche appelait « à voir tout
ce qui ne va pas dans le village,... quelles solutions on peut donner ».
Quelqu’un ajoutait : « Si un habitant du village fait des conneries, c’est
la population qui va le juger et ce qu’on va décider ici sera transmis au
tribunal, à la mairie et à la préfecture. » Le désastre engendré par Chido
pousse la population à trouver des solutions concrètes par elle-même, même s’il
lui manque la conscience que la justice ou le préfet ne sont pas à son service.
La population ne peut compter que
sur elle-même, et cela dans tous les domaines. Ainsi, des montagnes de déchets,
ordures ménagères, tôles, branches arrachées… empoisonnent l’atmosphère,
propagent des bactéries dans l’eau et font craindre le retour du choléra et de
la leptospirose. Les secteurs les plus affectés étant les quartiers populaires,
la préfecture a dû avouer que « cela commence seulement à être traité ».
Les 4 et 5 janvier, les habitants étaient appelés à se rassembler sur les
places publiques de plusieurs villages, point de départ « d’un effort
collectif... pour restaurer la propreté et la sécurité dans leurs quartiers »
dans lesquels il seraient encadrés par les agents municipaux. Les autorités,
incapables d’investir de vrais moyens dans des opérations de salubrité publique
sont obligées de faire appel aux capacités de la population qu’elles méprisent.
Si Mayotte est encore debout,
c’est parce que sa population, les travailleurs avec ou sans papiers, multiplie
les efforts et les initiatives. Si un bilan humain encore plus terrible semble
avoir été évité, c’est grâce à la solidarité entre pauvres qui a joué à plein.
En dépit de la xénophobie déversée par les dirigeants politiques, qu’ils soient
mahorais ou métropolitains, les travailleurs ont des intérêts communs. Il est
vital que leur voix se fasse entendre et qu’ils ne se laissent pas diviser.
Charlotte Dauphin (Lutte ouvrière
n°2945)