Article
rédigée par un participant de cette belle soirée du jeudi 18.12. (Photo par nos
soins)
Petite
rappel : l’Association Sous Les Couvertures a été fondée en 2012 par cinq
habitants d’Argenteuil : Catherine et Gilles, les libraires émérites de l’avenue
Gabriel Péri, Kreshia, Agnès, et moi-même, Dominique, en particulier autour d’un
axe général : « Ce que le roman apporte à l’Histoire ». Je suis
connu comme militant bien identifié, mais cette association de culture et de
défense du Livre se voulait totalement pluraliste, démocratique, et ouverte. Je
crois que depuis son origine, elle l’a prouvé. DM
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Organisée par l'association
"Sous les couvertures", fondée par des militants de la culture
d’Argenteuil dont l'infatigable militant Dominique Mariette (Lutte ouvrière),
cette soirée a eu lieu, ce jeudi 18 septembre à l'espace Nelson-Mandela à
Argenteuil, en présence de l'historienne Sylvie Thénault et plusieurs proches
de la famille Audin.
Le drame de la famille Audin ne
s’est pas arrêté à la disparition de Maurice Audin, torturé et assassiné par
l’armée française en 1957. Il s’est prolongé, sourdement, sur plusieurs
décennies, comme une onde de choc qui n’en finit pas de briser des vies. En
septembre 2018, lorsque le président Emmanuel Macron reconnaît officiellement
la responsabilité de l’État français dans la torture et la disparition de
Maurice Audin, une vérité longtemps niée accède enfin à l’espace public. Mais
cette reconnaissance arrive tard, trop tard.
Cinq mois plus tard, Josette
Audin, qui avait porté le poids du mensonge d’État, s’éteint le 2 février 2019
à Bobigny à l'âge de 87 ans. Professeure de mathématiques, elle aussi, elle
était surtout militante politique contre le racisme et le colonialisme. Elle a
passé 61 ans de sa vie à demander des explications sur la disparition de son
mari et père de leurs trois enfants. Elle n’aura connu la vérité officielle que
brièvement, après une vie entière de combat, de dignité et de silence forcé.
Avant elle, leurs enfants, Louis,
décède en 2006 et Pierre en 2023. Et enfin 6 ans après elle, Michèle, brillante
mathématicienne et écrivaine, s'éteint à son tour le 14 novembre 2025. Tous les
membres de la famille Maurice Audin sont partis, emportant avec eux les
stigmates d’une histoire jamais refermée.
Être les enfants d’un disparu,
c’est vivre avec une absence sans tombe, avec une injustice sans réparation,
avec un deuil sans fin.
Ce qui frappe dans cette tragédie
familiale, c’est la cruauté du temps politique. L’État reconnaît sa faute quand
il n’y a presque plus de survivants pour l’entendre. La vérité arrive comme une
consolation dérisoire, incapable de réparer les vies abîmées. La famille Audin
incarne ainsi une double violence : celle de la torture et celle du déni
prolongé. Leur histoire rappelle que les crimes d’État ne meurent pas avec
leurs auteurs ; ils continuent de tuer lentement, dans les familles, dans les
silences, dans les corps fatigués par l’attente.
Au cours de cette soirée, il a
été rappelé l’arrivée en 1967 de la famille Audin à Argenteuil, ville de
tradition ouvrière et d’immigration, terre d’accueil façonnée par les luttes
sociales et la solidarité. C’est le député communiste de l’époque, Léon FEIX, disparu
en 1974, qui permit à la famille de se loger au parc HLM d’Argenteuil,
affirmant par ce geste une fidélité concrète aux valeurs de justice et de
fraternité. Josette Audin y enseigna les mathématiques dans un lycée de la
ville, transmettant rigueur et savoir à des générations d’élèves. Son fils
Pierre suivit la même voie, devenant un temps lui aussi professeur de
mathématiques dans un établissement voisin. Argenteuil ne fut pas seulement un
lieu de résidence : elle devint un espace de reconstruction, de transmission et
de dignité, où l’histoire intime des Audin croisa celle d’une ville populaire
fidèle à ses idéaux.
Enfin, il a été rappelé que la
disparition de Maurice Audin n’est pas un cas isolé mais la fissure par laquelle
apparaît toute l’ampleur des disparitions de l’année 1957 à Alger et après.
Derrière ce nom, il y a des centaines d’hommes et de femmes arrêtés, engloutis
dans le silence de la guerre coloniale. Certains historiens parlent de quelque
3000 disparus voire plus. Peu importe le chiffre exact, il a été évoqué, lors
de cette soirée, l’histoire méconnue des militants communistes, Européens et
Algériens, qui choisirent le camp de l’indépendance au nom de la justice et de
l’égalité, payant souvent cet engagement de leur vie. À Alger, sous l’autorité
du général Massu, la torture fut instituée comme méthode, banalisée,
rationalisée, niée ensuite. La disparition de Maurice Audin révèle ainsi une
vérité plus vaste et plus terrible : un système où l’État a accepté la violence
extrême, l’effacement des corps et des noms, laissant aux familles une douleur
sans sépulture et à l’histoire une dette morale qui demeure ouverte.
A.S.