Chili : l’extrême
droite vers le pouvoir ?
À l’issue du premier tour de l’élection
présidentielle du 16 novembre au Chili, la défaite de la gauche,
actuellement au pouvoir, semble se dessiner pour le second tour, prévu dans un
mois.
Publié le 19/11/2025
Jeannette Jara, membre du Parti communiste, mais
candidate de la coalition Unité pour le Chili regroupant neuf partis et classée
au centre gauche, est arrivée en tête. Avec 26,7 % des voix, elle dépasse le
candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, qui a en recueilli 24,1 %. Mais
ce dernier est largement favori pour le deuxième tour, le total des voix des
candidats de droite et d’extrême droite atteignant 70 %.
C’est la troisième candidature de Kast, ce rejeton
d’un nazi réfugié au Chili après la guerre, qui s’est longtemps réclamé
ouvertement de la dictature de Pinochet. Il avait cette fois mis un peu d’eau
dans son vin, ce qui a permis à un autre candidat d’extrême droite, le «
libertarien » Johannes Kaiser, de le doubler dans le radicalisme, allant
jusqu’à promettre l’interdiction du Parti communiste. Les deux se sont
rencontrés au soir du premier tour.
Avec l’aide des grands médias privés, toute la
campagne a tourné autour de l’insécurité et de l’immigration, vénézuélienne en
particulier, accusée de tous les maux. Tous les partis, y compris la gauche,
sont allés dans le même sens. Il y a un mois, les médias retransmettaient les
images de l’actuel président de gauche, Gabriel Boric, survolant fièrement le
désert d’Atacama vers la frontière nord dans un hélicoptère de l’armée, pour
aller inspecter le système de surveillance par drones qui vise à empêcher le
passage des migrants.
Après l’explosion sociale de 2019, qui avait
effrayé la bourgeoisie chilienne et fait en partie reculer le président de
droite de l’époque, l’ensemble des partis de gauche avait entrepris de
détourner les aspirations sociales vers un processus complexe d’élaboration
d’une nouvelle Constitution censée changer le sort de la population. Gabriel
Boric, ancien syndicaliste étudiant, avait été largement élu en 2021. Mais le
processus illusoire de réforme constitutionnelle s’est ensuite dégonflé
lamentablement, et le gouvernement Boric a déçu ceux qui en attendaient quelque
chose. Retraites de misère, précarité du travail, salaires qui ne suivent pas
l’inflation, tout a continué à empirer. La presse évoque les très maigres
réformes favorables à la population, mais toutes ont été faites de façon que le
patronat y trouve son compte. Ainsi, la baisse de la durée légale du travail
hebdomadaire de 45 à 40 heures a été négociée en échange de plus de
flexibilité, laissant aux patrons la possibilité d’aller quand ils le
souhaitent jusqu’à 52 heures.
Le salaire minimum a été réévalué, passant de
325 euros à 492 mais, dans le même temps, les prix des produits
alimentaires ont fortement augmenté, de 80 à 100 % pour les œufs, l’huile, le
riz, et de près de 200 % pour la pomme de terre. La baisse de l’inflation en
2025 n’a pas permis aux plus pauvres de retrouver du pouvoir d’achat.
La candidate de la gauche, la communiste Jeannette
Jara, était ministre du Travail et de la Protection sociale du gouvernement
Boric. Seule responsable politique à venir de milieux réellement populaires,
elle a suscité un temps un certain enthousiasme. Cela lui a encore permis de
remporter, en juin, les primaires organisées par la gauche en vue de l’élection
présidentielle, mais ne suffisait pas à compenser la déception causée par
l’ensemble de la politique du gouvernement. Élue dans ses primaires avec un
langage « de gauche », elle a passé ensuite tous ses temps d’antenne à démentir
les illusions qu’elle avait semées.
Cherchant surtout le soutien des courants les plus
droitiers de la coalition Unité pour le Chili, Jeannette Jara a pris ses
distances vis-à-vis de son propre parti et s’est placée, comme les autres
candidats, sur le terrain démagogique de la sécurité et de la fermeture des
frontières. Elle pourra se présenter au deuxième tour comme la défenseure de la
démocratie face à une extrême droite admiratrice du président argentin Milei et
héritière de Pinochet. Ce duel rappelle celui de 2021, lors duquel Boric, qui
affrontait déjà Kast, l’avait emporté. Mais, depuis, les conditions de vie des
pauvres et des travailleurs n’ont fait qu’empirer, l’extrême droite s’est
considérablement renforcée et la gauche actuellement au pouvoir pourrait payer
le prix des désillusions dont elle est responsable.
Antoine Ferrer (Lutte ouvrière
n°2990)