Les «
rafles oubliées » de Marseille en janvier 1943 : des crimes sans
responsables
Mercredi 30 septembre, après sept
ans d’instruction, le Parquet national antiterroriste a qualifié de crime
contre l’humanité les rafles du Vieux-Port de Marseille, qualifiées par les
medias de « rafles oubliées », et la destruction du quartier Saint-Jean, menées
en janvier 1943 par les autorités allemandes et celles du régime de Vichy.
Publié le 07/10/2026
Une enquête avait été ouverte en
2019 par le pôle du parquet de Paris spécialisé dans ce type de crimes imprescriptibles,
suite à une plainte déposée par plusieurs survivants et descendants de
victimes.
Entre les 22 et 24 janvier 1943,
une série de rafles, parmi les plus vastes avec celle du Vel’ d’Hiv, six mois
plus tôt à Paris, a été conduite dans les vieux quartiers de Marseille. Décidée
par Hitler lui-même et par le dirigeant de la SS, Heinrich Himmler, cette
opération, baptisée du nom de code Sultan, visait à détruire totalement ces
quartiers où vivaient un nombre important d’immigrés italiens, grecs, arméniens,
espagnols, nord-africains et sénégalais, ouvriers, marins, dockers ou artisans.
À l’antisémitisme des dirigeants nazis s’ajoutaient la xénophobie et la haine
antiouvrière, partagées avec les dignitaires de Vichy. Ces derniers, de leur
côté, voyaient sans doute dans la rafle l’opportunité de réaliser un vieux rêve
de la bourgeoisie marseillaise : rayer brutalement un quartier populaire de la
carte du centre-ville.
Supervisée par les autorités
d’occupation, cette opération fut organisée avec la participation active de
René Bousquet, alors secrétaire général de la police en France, et des
principaux dirigeants de l’administration préfectorale de la région de
Marseille. Plus de 12 000 policiers, venus de Paris, Lyon et Toulouse furent
mobilisés pour quadriller le quartier Saint-Jean, faire irruption dans les
domiciles et dresser des barrages dans les rues.
Premières victimes de ces rafles,
plus de 800 Juifs furent envoyés vers le camp d’extermination de Sobibor, dont
aucun ne revint. À partir du 24 janvier, la totalité des 20 000 habitants du
quartier Saint-Jean, enfants, femmes et hommes de tous âges, furent transférés
dans des camps désaffectés de l’armée coloniale, à Fréjus, internés dans des
conditions indignes, beaucoup dormant sur de la paille souillée. Au bout d’une
semaine, la majorité fut renvoyée vers Marseille. À partir du 1er
février 1943 et pendant plusieurs semaines, 1 500 immeubles furent dynamités et
rasés.
Si la justice a reconnu le crime
contre l’humanité, l’enquête n’a pas permis d’identifier des responsables
encore vivants. L’un des principaux, René Bousquet, impliqué aussi dans
l’organisation de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942, fut acquitté après
la guerre et, grâce à ses liens avec de nombreux dirigeants, dont Mitterrand,
il put faire carrière dans la banque. Son assassinat en 1993 mit fin à une
nouvelle instruction judiciaire ouverte près d’un demi-siècle après les faits.
Certains descendants des victimes
entendent continuer à se battre pour obtenir de l’État français qu’il reconnaisse
sa responsabilité. Ce serait en effet la moindre des choses. Mais, pour
défendre son ordre social, la bourgeoisie a un tel besoin d’un appareil de
répression capable de commettre les pires massacres que, 83 ans après les
faits, il est toujours aussi difficile de le mettre en cause.
Marc Rémy (Lutte ouvrière n°3036)