Espagne
1936 : la révolution trahie par le Front populaire
Le 17 juillet 1936, en
Espagne, commençait le soulèvement de l’armée dirigée par Franco visant à
abattre la république, et surtout à écraser sous la dictature les classes
populaires. Il allait en retour déclencher de véritables mouvements
révolutionnaires et provoquer trois ans de guerre civile.
Publié le 29/07/2026
Depuis l’avènement de la
République en 1931, les classes possédantes liées aux militaires et aux partis
réactionnaires tentaient de sauver leur dictature. Celle-ci était confrontée à
une classe ouvrière et à une paysannerie en révolte dans cette Espagne pauvre
qui gardait encore bien des aspects féodaux.
La classe ouvrière, qui prenait
de plus en plus confiance dans sa force, possédait de nombreux partis et
syndicats. Le courant anarchiste y jouait un rôle déterminant, au travers de la
Confédération nationale du travail (CNT) et de la Fédération anarchiste
ibérique (FAI). Le Parti socialiste dirigeait l’important syndicat UGT. Le
Parti communiste lié à l’URSS stalinienne, en cette année 1936, disposait d’une
implantation bien moindre, de même que le Parti ouvrier d’unification marxiste,
le POUM, opposé à la politique stalinienne.
Le Front
populaire contre la révolution
Le 16 février 1936, le Front
populaire remporta les élections. Cette alliance signée un mois plus tôt
regroupait des partis bourgeois, la gauche républicaine d’Azaña, l’Union
républicaine de Martinez Barrio, la gauche catalane de Companys, et les partis
ouvriers, le Parti communiste (PC), le Parti socialiste (PSOE), ainsi que le
POUM qui justifiait l’accord par le fait que la loi électorale le lui imposait
pour avoir des députés. La CNT n’adhéra pas à l’alliance mais, pour la première
fois, elle n’appela pas à l’abstention. Or le programme du Front populaire ne
reprenait aucune des revendications essentielles des travailleurs. Les
républicains avaient fait inscrire qu’ils n’acceptaient pas « le
principe de la nationalisation des terres ni leur remise gratuite aux paysans ».
La seule concession y figurant était la promesse d’une amnistie pour tous les
prisonniers condamnés suite à la révolte des Asturies de 1934.
Aussitôt la victoire électorale
proclamée, Azaña forma un gouvernement composé de républicains bourgeois, que
les partis ouvriers soutinrent sans y participer. Les masses n’attendirent
cependant pas la signature du décret d’amnistie pour intervenir. Le
17 février, des manifestants ouvrirent les portes des prisons et des
grèves commencèrent pour la réintégration immédiate des condamnés ou licenciés.
Deux mois plus tard, le 17 avril, une grève commencée à Madrid marqua le
début d’un mouvement général touchant toutes les villes importantes. La
situation était également révolutionnaire à la campagne où les occupations de
terres se multipliaient.
Entre février et juillet, le gouvernement
d’Azaña tenta d’éteindre le feu révolutionnaire. Il déclara les grèves
illégales et fit arrêter des grévistes, faisant les yeux doux à l’armée alors
que la caste des officiers, intrinsèquement hostile à la République, préparait
son coup d’État.
Alors que les milices d’extrême
droite, dont la Phalange, se mobilisaient, attaquant les locaux des partis
ouvriers, assassinant des grévistes, des militants, des vendeurs de journaux,
et que grandissait la menace d’un coup d’État militaire, les organisations
ouvrières se contentaient d’appeler les masses à se fier au gouvernement du
Front populaire.
La
révolution à l’ordre du jour...
Pourtant, les travailleurs se
montrèrent capables d’affronter l’armée de Franco. Dès le 19 juillet, le
prolétariat de Barcelone et des villes voisines réagit. Sans attendre le
gouvernement qui, de toute façon, avait refusé d’armer les travailleurs,
ceux-ci s’emparèrent d’armes sur les navires de guerre du port, dans les
magasins de chasse, sur les chantiers, et même dans quelques dépôts
gouvernementaux. Après de furieux combats, les militaires durent capituler.
Barcelone était aux mains des travailleurs en armes.
À Madrid, suivant l’exemple de
Barcelone, le 20 juillet la population ouvrière se rendit elle aussi
maîtresse de la ville. De même, dans de nombreuses villes industrielles, dans
des villages, les travailleurs prirent les choses en main. Des soldats
refusèrent de tirer sur eux, retournant leurs armes contre leurs officiers.
Dans les quartiers, des comités
de défense se mirent en place. Toutes les organisations ouvrières constituèrent
des milices de façon indépendante du gouvernement républicain. À Barcelone, les
travailleurs de la CNT assurèrent la distribution de l’eau, du gaz et de
l’électricité, firent rouler à nouveau les tramways et les trains, organisèrent
le ravitaillement et sa répartition, remirent en route la production
industrielle. Les maisons des riches furent réquisitionnées, les hôtels de luxe
transformés en restaurants populaires. Pour coordonner ces initiatives, les
dirigeants anarchistes de la CNT mirent en place un « comité central des
milices » en s’adjoignant des représentants des autres organisations.
Dans les campagnes, les paysans
prirent les terres, formèrent des comités pour l’approvisionnement des villes
en coordination avec les milices et les syndicats.
… trahie
par le Front populaire
Le coup d’État de Franco fut donc
d’abord un échec. Dans une grande partie de l’Espagne, les travailleurs
tenaient les rênes. Cependant, aucun pouvoir ouvrier et paysan centralisé ne
fut mis en place. Au contraire, les dirigeants des organisations ouvrières
continuaient de faire allégeance à la république et à s’en remettre au
gouvernement du Front populaire.
Au fil des mois, le Parti
socialiste et le Parti communiste mirent toute leur énergie à enchaîner les
travailleurs derrière le pouvoir républicain bourgeois, en prétextant les
nécessités de la guerre contre l’armée franquiste, qui occupait toute une
partie du territoire. Pour eux, il fallait d’abord défendre la république, la
révolution viendrait après. C’était en réalité une façon d’enterrer la
révolution. Les dirigeants anarchistes, de leur côté, opposés par principe à
toute forme de pouvoir, refusèrent de constituer un véritable pouvoir ouvrier,
et finirent par participer à ce gouvernement qui se donnait pour tâche de
rétablir l’ordre bourgeois.
L’élan révolutionnaire de juillet
1936 allait ainsi être brisé par le gouvernement républicain avant d’être
écrasé par la dictature franquiste, finalement victorieuse en février-mars
1939.
Trotsky concluait dans Leçons
d’Espagne en décembre 1937 : « Les ouvriers et les paysans ne sont
capables d’assurer la victoire que quand ils mènent la lutte pour leur propre
émancipation. Les soumettre dans ces conditions à la direction de la
bourgeoisie, c’est assurer d’avance leur défaite dans la guerre
civile. […] L’histoire moderne des sociétés bourgeoises est pleine de
Fronts populaires de toutes sortes, c’est-à-dire de combinaisons politiques les
plus diverses pour tromper les travailleurs. L’expérience espagnole n’est qu’un
nouvel anneau tragique de cette chaîne de crimes et de trahisons. »
Aline Retesse (Lutte ouvrière
n°3026)