Honoraires
médicaux : la santé livrée aux appétits petits et grands
L’un des points d’achoppement qui
a provoqué la levée de boucliers d’une partie des médecins, les spécialistes en
particulier, est la question des dépassements d’honoraires.
Publié le 14/01/2026
Existant en théorie depuis 1980,
ils se sont envolés depuis une dizaine d’années, d’une part, avec les
modifications qui ont touché la complémentaire santé, d’autre part, avec la
diminution des consultations dans le secteur public et leur transfert vers le
privé.
Tant que l’assurance maladie et
les caisses complémentaires, les mutuelles en particulier, ont exclu de
rembourser les dépassements d’honoraires, les médecins du secteur 2, notamment
les spécialistes, ne les ont appliqués qu’à la marge, parce qu’ils y auraient
perdu leur clientèle.
Au nom de la libre concurrence,
sous prétexte de directives européennes, sous la pression des compagnies
d’assurances, et avec la complaisance des gouvernements successifs, la loi a
changé au début des années 2010, donnant la consigne de généraliser les
complémentaires santé d’entreprise obligatoires. En permettant au patronat
d’obtenir l’adhésion des salariés en prenant en charge partiellement leur
cotisation, elle lui a offert des avantages fiscaux. En même temps, elle a
ouvert le marché aux assurances privées.
Aujourd’hui, après l’extension à
la fonction publique, 27 millions de salariés au total bénéficient d’une complémentaire santé
collective d’entreprise. Une partie de
ces complémentaires santé, les plus puissantes en nombre de cotisants et en
moyens financiers, ont choisi de rembourser tout ou partie des dépassements
d’honoraires, à la grande satisfaction des médecins spécialistes libéraux, qui
ont pu ainsi les généraliser et obtenir un complément de revenu confortable. En
2024, 56 % des spécialistes pratiquaient ces dépassements, qui ont représenté
un total de 4,3 milliards d’euros.
Les dépassements pour les
consultations, pour les radios, pour les opérations, et même pour les actes
paramédicaux, comme ceux des kinésithérapeutes, flambent ! C’est le sujet de
discussion le plus répandu dans les salles d’attente médicales : une mère de
famille doit débourser près de 1 000 euros
pour le couple « anesthésiste et chirurgien » pour faire
opérer rapidement son fils sans attendre six mois une place dans le
public ; un ouvrier du bâtiment sort 50 euros de
sa poche pour chaque consultation de son rhumatologue ; un travailleur immigré sans protection sociale paie en espèces les soins et sa consultation. Des
annonces fleurissent sur Facebook : « Je cherche un kiné sans dépassement !
Quelqu’un peut-il m’aider ? »
La fermeture de consultations et
de centres de soins publics, les déserts médicaux, obligent les patients à se
diriger vers ce qu’ils trouvent, au prix imposé. Et comme les problèmes de
santé rendent vulnérable face à l’autorité médicale, beaucoup n’osent pas
protester et paient, quitte à s’endetter.
Si les complémentaires
d’entreprise ont pu paraître attractives, paradoxalement, elles ont constitué
un recul social car le principe de l’assurance maladie était remis en cause :
la solidarité collective, intergénérationnelle, des actifs comme des chômeurs
ou retraités face au risque de maladie disparaît. C’est ce que visaient les
législateurs.
Quant aux millions de
travailleurs qui ne dépendent pas de telles entreprises, les retraités,
chômeurs, précaires, ils sont désormais livrés au marché des contrats
individuels, à la carte, qui ne couvrent les dépassements d’honoraires que s’il
y a en contrepartie une forte cotisation.
En période de forte montée du
chômage et de la pauvreté, cette privatisation rampante de la partie
complémentaire de l’assurance maladie offre de substantiels profits aux
assurances privées, permet à une partie du corps médical de mieux s’en sortir,
mais frappe durement toute une partie du monde du travail, avec ou sans
activité, qui finit par renoncer aux soins.
Les travailleurs devront imposer
que la santé soit considérée comme un droit collectif, gratuit pour tous, sans
ticket « modérateur », sans quoi elle restera livrée, compte tenu des sommes
qu’elle met en œuvre, aux appétits petits et grands que génère le système
capitaliste.
Martine Anselme (Lutte ouvrière n°2998)