Comme
vous le savez, nous n’avons pas pu tenir le Cercle Léon Trotsky qui devait
aborder, un siècle après le Congrès de Tours de décembre 1920, la naissance du
parti communiste en France. Le texte de cet exposé est néanmoins disponible sur
notre site lutte-ouvrière.org. Nous vous le proposons à partir d’aujourd’hui en
feuilleton sur notre blog « lo argenteuil »
Le jeune
parti communiste : du combat pour créer un parti révolutionnaire au stalinisme
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Avant le
congrès de Tours : des années décisives
La guerre
accélératrice et révélatrice
Le déclenchement de la guerre
mondiale en août 1914 marquait la fin d’une longue période de développement du
capitalisme, basée sur le partage du monde et son pillage par une poignée de
puissances impérialistes européennes. La concurrence entre les bourgeoisies des
principaux États européens pour s'emparer des sources de matières premières et
les débouchés pour leurs marchandises et leurs capitaux avait plongé l’Europe
dans la barbarie. Des dizaines de millions de paysans et d’ouvriers furent
jetés les uns contre les autres dans des combats où le summum de la technologie
fut employé pour exterminer les combattants. Après une période de sidération et
une fois passée la vague chauvine qui déferla dans chaque pays, l’enlisement de
la guerre et la barbarie des tranchées révélèrent le vrai visage de la société
bourgeoise, « souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang,
couverte de crasse » pour
reprendre les mots de Rosa Luxembourg. L’aspiration à mettre un terme à cette
boucherie allait lentement émerger.
Cette prise de conscience a été
entravée par l’alignement des dirigeants du mouvement ouvrier derrière les
gouvernements de leur pays respectif. La guerre avait brutalement révélé
l’évolution souterraine qu’avaient subie ces organisations : leur
intégration au sein de la société
bourgeoise. Dans presque tous les pays belligérants,
les partis socialistes, patiemment construits et implantés parmi les travailleurs dans les décennies
précédentes, s’alignèrent derrière les dirigeants politiques au pouvoir dans
leur pays. En quelques jours, les dirigeants de ces partis oublièrent les
résolutions des congrès de l’Internationale socialiste déclarant « la guerre
à la guerre » et
appelant la classe ouvrière des pays concernés à « faire
tous leurs efforts pour empêcher la
guerre par tous les moyens qui leur paraîtront le
mieux appropriés ». Les députés de la SFIO en
France, ceux du parti social-démocrate en Allemagne, les travaillistes en
Grande-Bretagne, votèrent les crédits de guerre. Des dirigeants socialistes
devinrent ministres dans les gouvernements de guerre.
En France, deux figures de la
SFIO, le vieux marxiste Jules Guesde et Marcel Sembat, proche de Jean Jaurès,
entrèrent dès août 1914 dans le gouvernement d’Union sacrée. Ils furent bientôt
rejoints par Albert Thomas, ministre de la Production et de l’Armement avec
pour exhorter les ouvrières et les ouvriers mobilisés à l’usine à produire coûte
que coûte. Léon Blum, chef de cabinet de Marcel Sembat, fit là ses premières
armes d’homme d’État bourgeois. Du côté des dirigeants syndicaux de la CGT,
l’alignement fut le même. Léon Jouhaux, son secrétaire général, appela les
travailleurs, le jour même des obsèques de Jaurès, assassiné le 31 juillet, à « répondre présents à l’ordre de mobilisation » sous prétexte qu’il fallait
« sauvegarder le patrimoine de
civilisation et l’idéologie généreuse que nous a légués l’histoire ».
Ces ralliements au nationalisme
exacerbé et à la guerre furent un coup de massue pour ceux qui restaient
convaincus que cette guerre était une guerre impérialiste pour le repartage du
monde. Ces trahisons livraient les travailleurs à leurs bourreaux. La guerre
signifiait l’interdiction des grèves, des réunions, l’allongement des horaires
de travail, la militarisation de certains secteurs, l’arrestation des opposants
à la guerre ou leur envoi au front.
Parmi les dirigeants connus de
l’Internationale socialiste, un faible nombre maintint la perspective affirmée
lors du congrès de Stuttgart en 1907 « d’utiliser la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les
couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination
capitaliste ». Lénine
exilé en Suisse, Trotsky réfugié en France, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht
rapidement emprisonnés en Allemagne, Christian Rakovski, incarcéré quand la
Roumanie entra en guerre, furent de ceux-là. En France, l’honneur de la SFIO
fut sauvé par Fernand Loriot et Louise Saumoneau qui se démarquèrent dès 1915
de l’Union sacrée et celui des syndicalistes révolutionnaires de la CGT par
Pierre Monatte et Alfred Rosmer rédacteurs du journal La vie ouvrière.
Ces militants et quelques autres, par les écrits qu’ils ont fait circuler
malgré la censure, par les positions qu’ils ont défendues tout au long de la
guerre, par les réseaux militants qu’ils ont rétablis, ont redressé le drapeau
de l’internationalisme abandonné par les dirigeants va-t-en-guerre de la classe
ouvrière.
(Demain : Avant le
congrès de Tours : des années décisives, Zimmerwald et ses
clivages)
Alfred ROSMER,
bien plus tard, au Mexique,
avec Léon
Trotsky, et leurs compagnes