vendredi 1 novembre 2019

Élections municipales mars 2020 : un peu d’histoire. A l’origine du parti ouvrier en France : « Le Parti ouvrier et les élections municipales (1880-1882) »


« Le Parti ouvrier et les élections municipales (1880-1882) »

Notre revue bimensuelle Lutte de classe consacre son numéro 203 de novembre 2019 à ce sujet, un article que nous présentons à partir d’aujourd’hui, avec son introduction. Des textes et la conclusion de cet article suivront dans les jours suivants.


Le Parti ouvrier et les élections municipales (1880-1882)

Dix ans après la féroce répression contre les communards, le mouvement ouvrier français a commencé à se reconstruire. Parmi ses multiples composantes, le Parti ouvrier (PO), fondé en 1878, dont les principaux dirigeants étaient Jules Guesde et Paul Lafargue, était le seul à se placer sous le drapeau du marxisme. Les militants du PO, quelques dizaines puis quelques centaines présents dans la capitale et quelques centres ouvriers, intervenaient sur tous les fronts de la lutte de classe : directement dans la lutte quotidienne, à travers la construction de syndicats et la discussion de leur tactique, par la propagande orale et écrite, par la formation, par l’animation et la diffusion d’organes de presse dont L’Égalité, dirigée par Guesde, et, naturellement, dans les élections. Nous présentons ici quelques extraits des textes de cette époque.
La participation aux élections n’allait pas de soi. En France, sous le régime du suffrage universel masculin, l’électoralisme, la foi dans la puissance du bulletin de vote, était utilisé par les démocrates petits-bourgeois pour enchaîner politiquement les travailleurs. La tromperie du «vote utile» est aussi vieille que le vote, et la petite bourgeoisie française, sous toutes les nuances du républicanisme, en avait infecté le prolétariat.
Guesde avait donc dû commencer par expliquer dans nombre d’articles, de conférences et de discours comment le Parti ouvrier pouvait utiliser les élections. On peut lire un condensé de ses positions dans le texte 1. Puis, en vue d’une participation du PO aux élections sous son propre drapeau et son propre programme, Guesde vint à Londres pour demander conseil à Marx et Engels. Il en revint avec le Programme électoral des travailleurs socialistes (texte 2), publié en première page de L’Égalité du 30 juin 1880 et qui servit dans toutes les premières batailles électorales du PO. Le parti vota en effet en 1884 la motion suivante: «Le congrès décide de plus quaucun groupe du parti ne pourra entrer dans les élections, tant municipales que législatives, sans arborer dans son intégralité le programme du parti […].» Le texte, de la plume de Marx, dira Guesde, stipule que les socialistes considèrent les élections comme un «moyen dorganisation et de lutte».
Dans cette optique, les élections municipales donnaient aux militants ouvriers un terrain d’activité particulièrement intéressant, résultant de l’histoire des luttes sociales en France. Dans sa longue lutte contre la noblesse et l’Église, la bourgeoisie française s’était très tôt organisée autour du pouvoir communal, transformant chaque liberté conquise localement en un contre-pouvoir. Nombre de ces épisodes commencèrent sous forme de lutte d’influence, de joute électorale pour le pouvoir dans la ville et s’achevèrent les armes à la main, bourgeois et petit peuple d’un côté, noblesse et haut clergé de l’autre. Lorsque le prolétariat se constitua politiquement en classe, à partir de 1830, il reprit à son compte le drapeau du pouvoir local exercé démocratiquement, sans intervention de l’État central. La Commune de Paris en est bien sûr l’exemple le plus illustre, par son nom, son action, son programme et même par ses limites politiques.
L’élection municipale, dans une ville ouvrière de cette époque, opposait bien souvent le militant ouvrier le plus connu, à la tête d’une liste prolétarienne, au représentant direct du patronat local, le directeur de la grande usine de la ville, voire son propriétaire. Parmi d’autres, on peut citer le mineur de Carmaux, Calvignac, socialiste non guesdiste et syndicaliste. Élu maire de sa commune en 1892, il fut licencié au prétexte que son mandat de maire l’obligeait à s’absenter, puis réintégré triomphalement grâce à une grève de 2500 mineurs, transformée en épreuve de force à léchelle nationale. Comme l’expliquait Guesde, l’élection municipale permettait d’opposer très clairement, par la seule composition des listes, la classe travailleuse à la classe exploiteuse (texte 1).
Mais cela ne suffisait pas, encore fallait-il que les travailleurs fussent conscients de leur mission historique, telle qu’elle était exprimée dans le programme (les Considérant de Marx, texte 2) et dans les articles de Guesde et Lafargue. L’élection municipale était donc considérée comme une revue des troupes en vue de la révolution, une activité propre à éduquer, recruter et organiser des militants ouvriers, comme Guesde l’explique dans «Victoire».
Ayant réussi à faire élire quelques militants, le PO voulut utiliser ces élus. C’est l’objet du texte 3, Les municipalités et le Parti ouvrier, rédigé pour un congrès et publié par L’Égalité le 21 mai 1882. Les militants du PO y décrivaient les possibilités offertes par des bastions ouvriers en vue de la préparation puis de l’accomplissement de la révolution sociale. Ils avaient de fait commencé à mener cette activité dans quelques communes. Engels en a fait un compte rendu pour les travailleurs britanniques, dans le Labour Standard du 25 juin 1881 (texte 4), à propos de la municipalité de Commentry, dans l’Allier, la première gagnée par les socialistes.
La trahison d’août 1914, le ralliement des socialistes, Guesde compris, à l’union sacrée pour la guerre, ne retire rien à l’activité des militants des années 1880, ni à leur utilisation des élections municipales. Cette leçon mérite d’être méditée et bien peu de choses ont changé en fait. Les travailleurs sont toujours taraudés par l’illusion électoraliste, y compris ceux qui s’abstiennent; l’élection municipale apparaît toujours comme importante, ne serait-ce que parce que les électeurs ont les élus à portée de regard; la composition des listes peut être démonstrative pour un parti ouvrier même si, en face, les capitalistes se présentent désormais rarement eux-mêmes; lexistence même dune liste ouvrière, voire le simple effort en vue de sa constitution sont un pas dans la construction d’un parti. Les pouvoirs des municipalités sont encore plus restreints que naguère mais cela n’empêche pas les démonstrations politiques. Le maire de Langouët (Ille-et-Vilaine) vient de le prouver par son arrêté, cassé par le préfet, exigeant de ne pas épandre de pesticide à moins de 150 mètres des habitations. Des élus prolétariens pourraient faire bien d’autres démonstrations, offrant ainsi une perspective socialiste à l’ensemble des travailleurs, au-delà même de la commune.
                                                                                      18 octobre 2019

Les textes suivront.

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