Comme
vous le savez, nous n’avons pas pu tenir le Cercle Léon Trotsky qui devait
aborder, un siècle après le Congrès de Tours de décembre 1920, la naissance du
parti communiste en France. Le texte de cet exposé est néanmoins disponible sur
notre site lutte-ouvrière.org. Nous vous le proposons à partir d’aujourd’hui en
feuilleton sur notre blog « lo argenteuil »
Le jeune
parti communiste : du combat pour créer un parti révolutionnaire au stalinisme
……………………….
Avant le
congrès de Tours : des années décisives……….
Les révolutionnaires,
divisés et dispersés
dans la SFIO et dans la CGT
Construire une organisation
révolutionnaire, telle était la tâche urgente. Trotsky le formulait ainsi : « Il faut
mener une double tâche :
construire une organisation pratiquement toute neuve et assumer la direction
d’un mouvement de masse en voie de développement rapide[2] ».
Pour assumer cette double tâche,
il fallait regrouper dans un même parti les militants ayant tiré les leçons de
la guerre et de la Révolution russe. Un parti capable de donner une perspective
politique claire aux centaines de milliers des jeunes révoltés qui affluaient
vers les deux organisations ouvrières, la SFIO et la CGT. Entre 1919 et 1920,
la CGT a vu ses effectifs passer de 500 000 à1,6 million. La SFIO de son côté était passée de 25 000 adhérents en 1918 à plus de
175 000 à la fin 1920.
Les militants clairement
conscients de cette tâche, partisans de l’adhésion à l’IC, n’étaient pas
nombreux. Le CRRI s’était transformé en Comité pour la IIIe internationale,
mais il restait séparé en deux sections, l’une socialiste, l’autre syndicale.
La plupart de ces militants étaient réticents à accélérer une scission, dans la
SFIO comme dans la CGT, pour construire au plus vite un parti communiste
centralisé comme les y exhortaient Trotsky et d’autres bolcheviks. Les années
1919 et 1920, entre la fin de la guerre et le congrès de Tours, ont été des
années cruciales insuffisamment mises à profit pour avancer dans la
construction d’un tel parti. À la direction de la SFIO, seuls Fernand Loriot et
Boris Souvarine militaient clairement pour la rupture sans délai avec les
politiciens réformistes majoritaires dans la SFIO. Loriot avait le crédit d’un
ancien du parti et de ses positions pendant la guerre. Souvarine, plus jeune,
avait rallié les positions des bolcheviks qu’il défendit à partir de mars 1920
dans le Bulletin communiste fondé avec l’aide de l’Internationale.
La majorité du parti suivait Jean
Longuet, Ludovic-Oscar Frossard, Marcel Cachin. Ces dirigeants n’assumaient
plus la politique d’Union sacrée mais étaient aux antipodes des bolcheviks.
Longuet était ouvertement hostile à la Révolution russe. Marcel Cachin était
allé en Italie en 1915 pour convaincre les socialistes de rallier la guerre. En
1917, il était parti à Moscou militer auprès du gouvernement Kérenski pour que
la Russie poursuive la guerre aux côtés de l’impérialisme français. Cachin
comme Frossard, étaient poussés par l’afflux de nouveaux adhérents qui
regardaient la Révolution russe avec espoir. Ayant mesuré le puissant attrait,
pour les exploités, de cette révolution qui avait donné le pouvoir aux ouvriers
et aux paysans, ces dirigeants réformistes étaient prêts à adhérer à l’IC pour
conserver leur influence, leurs postes de députés, de journalistes du parti. En
même temps, ils ne voulaient pas rompre avec l’aile droite du parti incarnée
par des gens comme Blum ou Renaudel qui assumaient totalement l’Union sacrée.
Alors ils tergiversaient.
À la CGT, toujours dirigée par le
réformiste Léon Jouhaux, lié par mille liens à Clemenceau et au gouvernement,
Rosmer, Monatte ou Monmousseau, secrétaire de la fédération des cheminots,
défendaient les soviets et la dictature du prolétariat dans la Vie ouvrière.
Rosmer partit fin 1919 à Moscou pour représenter les communistes français à la
direction de l’Internationale communiste. La CGT était partagée entre des
syndicats sous l’influence de syndicalistes révolutionnaires ou d’anarchistes
regardant avec espoir du côté de la Russie et d’autres, majoritaires, contrôlés
par des bureaucrates réformistes. Monatte et ses amis avaient la préoccupation
de ne pas se couper des centaines de milliers de travailleurs qui restaient
sous l’influence des réformistes. Ils utilisaient leur journal pour défendre,
parmi les militants ouvriers syndiqués, les perspectives révolutionnaires.
Mais au fond, les vieilles
préventions de Monatte et des syndicalistes révolutionnaires envers les partis
politiques n’avaient pas disparu. Monatte affirmait encore en 1922 : « Nous
sommes des syndicalistes révolutionnaires […] c’est-à-dire
que nous attribuons au syndicat le rôle essentiel dans la lutte révolutionnaire
pour l’émancipation du prolétariat et que nous donnons au parti un rôle
auxiliaire et non un rôle directeur.[3] »
Avant la guerre, les errements
parlementaires de la SFIO, les liens de ses députés et journalistes
professionnels avec les milieux petits-bourgeois et le désintérêt de beaucoup
d'entre eux pour les luttes quotidiennes des travailleurs, expliquaient les
préventions des syndicalistes révolutionnaires vis-à-vis du parti socialiste.
Mais en 1919 la guerre avait montré que l’opportunisme et la trahison n’avaient
épargné ni les syndicalistes révolutionnaires ni les anarchistes. Et si les
mœurs des chefs socialistes n’avaient pas changé, la base du parti n’était plus
la même. Des milliers de jeunes étaient venus à la SFIO qu’ils identifiaient à
la lutte et à la révolution. Cette génération était révoltée mais il lui
manquait un programme et une organisation de combat.
Alors que les grèves politiques
se multipliaient, que la révolution était possible, il était vital de grouper,
partout, dans les usines, dans les quartiers, dans les syndicats, et même dans
l’armée, les travailleurs prêts à mener cette lutte jusqu’au bout. Il fallait
faire de la politique sur tous les terrains, par tous les moyens. La
bourgeoisie dispose de son appareil d’État, son armée, sa police, sa
diplomatie, son parlement. Pour la contrer, il faut, comme l’écrivait Trotsky à
Monatte « des groupes de prolétaires
révolutionnaires cimentés par l’idée, liés par l’organisation […] groupés dans
les cellules d’un parti communiste unifié et centralisé[4]» .
Monatte et ses amis n’en comprenaient pas l’urgence.
(Demain : Avant le
congrès de Tours : des années décisives, 1920 : la grève du
chemin de fer et ses conséquences politiques)
2] Trotsky, Le socialisme
français à la veille de la révolution, 20 novembre 1919.
[3] P. Monatte, M. Chambelland,
Article dans le Bulletin communiste, 9 novembre 1922.
[4] Trotsky, Lettre à un syndicaliste
français, 31 juillet 1921.
Pierre
Monatte