samedi 27 février 2021

Rino Della Negra, un jeune engagé d’Argenteuil, fusillé le 21 février 1944

 

La mort d’un jeune engagé

 


La cérémonie à la mémoire de Rino Della Negra aura une dimension privée cette année. Ces dernières années, nous y participions, comme un signe de fraternité à la mémoire de ces militants qui s’opposèrent à l’occupation de l’armée allemande et au nazisme, tout en refusant le terrain du nationalisme. C’était des militants d’origine étrangère, ce sont ces visages que l’on retrouve sur l’ « Affiche rouge » placardée sur les murs de Paris pour les dénoncer à la population, mais qui est pour nous le plus beau des témoignages.

         Voilà la dernière lettre que Rino, qui sera fusillé le 21 février 1944, adressa à son « petit frère ». Elle donne une mesure de ce qu’était cet homme de vingt ans.

« Petit frère,

Je veux t’envoyer un dernier petit mot pour que tu réconfortes de ton mieux Maman et Papa.

Tu es fort et robuste et je te sais courageux et c’est pourquoi je ne veux pas de larmes, t’as compris, hein mon vieux.

Je n’avais jamais pensé au mariage, c’est pourquoi les parents ont du chagrin, car j’avais l’intention de finir mes jours avec eux. Tu peux me faire plaisir en te sachant toujours près d’eux et de toujours les aider de ton mieux. C’est ton tour.

C’était le mien aussi, mais je n’ai jamais été très chanceux. C’est tout ce que je voulais te dire.

Remonte le moral à tout le monde et tout finira pour le mieux. Je veux que tu ailles chez tous les copains : Toni, Marius, Dalla, Keyla, Avante, Dédé, Papou, Cari, chez Inès en souhaitant le bonjour à tous les copains et les copines de Mara

Embrasse bien fort tous ceux que je connaissais. Tu iras au Club Olympique Argenteuillais et embrasse tous les sportifs du plus petit au plus grand. Envoie le bonjour et l’adieu à tout le Red Star.

Je veux que tu ailles embrasser pour moi, toute la famille Barbera, Vincent, Paulette, Claudie, la Mater et le Pater, Thomas et Angèle et tout l’hôtel Parisis, chez la grand’mère à Yiyi, chez Sola et Raymond, chez Georges, chez Mario, chez Gilles, chez Bernard et chez tout le monde.

Embrasse bien Yiyi quand il reviendra et Dédé Grouin. Va chez Toni et faites un banquet.

Enfin, faites tout pour le mieux.

Je finis en t’embrassant bien fort, et courage. Ton grand frère qui t’aime toujours.

                                                                                               RINO. »

Coupe du monde de football 2022 : Qatar : du sang dans le béton

 

Traités comme de la chair à béton

 


Il y a dix ans, le Qatar obtenait l'organisation de la Coupe du monde de football 2022. Depuis, 6500 travailleurs sont morts sur les chantiers qui la préparent. Venant d'Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh ou du Sri Lanka, ces travailleurs immigrés sont traités comme de la chair à béton. On leur impose des journées de travail à rallonge dans une température qui peut dépasser les 50°C. La sécurité sur les chantiers est négligée, le droit du travail n'existe pas et les salaires ne sont pas toujours versés.

         Pour les bétonneurs dont Bouygues et Vinci, pour les équipementiers sportifs, les diffuseurs et de nombreux annonceurs, la Coupe du monde est une immense machine à cash. De l'argent qui a l'odeur du sang et de la sueur des travailleurs immigrés.

À la veille du Congrès de Tours, « les révolutionnaires, divisés et dispersés dans la SFIO et dans la CGT ». Mouvement communiste : « Le jeune parti communiste : du combat pour créer un parti révolutionnaire au stalinisme » (5)

Comme vous le savez, nous n’avons pas pu tenir le Cercle Léon Trotsky qui devait aborder, un siècle après le Congrès de Tours de décembre 1920, la naissance du parti communiste en France. Le texte de cet exposé est néanmoins disponible sur notre site lutte-ouvrière.org. Nous vous le proposons à partir d’aujourd’hui en feuilleton sur notre blog « lo argenteuil »

 

Le jeune parti communiste : du combat pour créer un parti révolutionnaire au stalinisme

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Avant le congrès de Tours: des années décisives……….

Les révolutionnaires, divisés et dispersés
dans la SFIO et dans la CGT

Construire une organisation révolutionnaire, telle était la tâche urgente. Trotsky le formulait ainsi: «Il faut mener une double tâche: construire une organisation pratiquement toute neuve et assumer la direction d’un mouvement de masse en voie de développement rapide[2]».

Pour assumer cette double tâche, il fallait regrouper dans un même parti les militants ayant tiré les leçons de la guerre et de la Révolution russe. Un parti capable de donner une perspective politique claire aux centaines de milliers des jeunes révoltés qui affluaient vers les deux organisations ouvrières, la SFIO et la CGT. Entre 1919 et 1920, la CGT a vu ses effectifs passer de 500000 à1,6 million. La SFIO de son côté était passée de 25000 adhérents en 1918 à plus de 175000 à la fin 1920.

Les militants clairement conscients de cette tâche, partisans de l’adhésion à l’IC, n’étaient pas nombreux. Le CRRI s’était transformé en Comité pour la IIIe internationale, mais il restait séparé en deux sections, l’une socialiste, l’autre syndicale. La plupart de ces militants étaient réticents à accélérer une scission, dans la SFIO comme dans la CGT, pour construire au plus vite un parti communiste centralisé comme les y exhortaient Trotsky et d’autres bolcheviks. Les années 1919 et 1920, entre la fin de la guerre et le congrès de Tours, ont été des années cruciales insuffisamment mises à profit pour avancer dans la construction d’un tel parti. À la direction de la SFIO, seuls Fernand Loriot et Boris Souvarine militaient clairement pour la rupture sans délai avec les politiciens réformistes majoritaires dans la SFIO. Loriot avait le crédit d’un ancien du parti et de ses positions pendant la guerre. Souvarine, plus jeune, avait rallié les positions des bolcheviks qu’il défendit à partir de mars 1920 dans le Bulletin communiste fondé avec l’aide de l’Internationale.

La majorité du parti suivait Jean Longuet, Ludovic-Oscar Frossard, Marcel Cachin. Ces dirigeants n’assumaient plus la politique d’Union sacrée mais étaient aux antipodes des bolcheviks. Longuet était ouvertement hostile à la Révolution russe. Marcel Cachin était allé en Italie en 1915 pour convaincre les socialistes de rallier la guerre. En 1917, il était parti à Moscou militer auprès du gouvernement Kérenski pour que la Russie poursuive la guerre aux côtés de l’impérialisme français. Cachin comme Frossard, étaient poussés par l’afflux de nouveaux adhérents qui regardaient la Révolution russe avec espoir. Ayant mesuré le puissant attrait, pour les exploités, de cette révolution qui avait donné le pouvoir aux ouvriers et aux paysans, ces dirigeants réformistes étaient prêts à adhérer à l’IC pour conserver leur influence, leurs postes de députés, de journalistes du parti. En même temps, ils ne voulaient pas rompre avec l’aile droite du parti incarnée par des gens comme Blum ou Renaudel qui assumaient totalement l’Union sacrée. Alors ils tergiversaient.

À la CGT, toujours dirigée par le réformiste Léon Jouhaux, lié par mille liens à Clemenceau et au gouvernement, Rosmer, Monatte ou Monmousseau, secrétaire de la fédération des cheminots, défendaient les soviets et la dictature du prolétariat dans la Vie ouvrière. Rosmer partit fin 1919 à Moscou pour représenter les communistes français à la direction de l’Internationale communiste. La CGT était partagée entre des syndicats sous l’influence de syndicalistes révolutionnaires ou d’anarchistes regardant avec espoir du côté de la Russie et d’autres, majoritaires, contrôlés par des bureaucrates réformistes. Monatte et ses amis avaient la préoccupation de ne pas se couper des centaines de milliers de travailleurs qui restaient sous l’influence des réformistes. Ils utilisaient leur journal pour défendre, parmi les militants ouvriers syndiqués, les perspectives révolutionnaires.

Mais au fond, les vieilles préventions de Monatte et des syndicalistes révolutionnaires envers les partis politiques n’avaient pas disparu. Monatte affirmait encore en 1922: «Nous sommes des syndicalistes révolutionnaires […] c’est-à-dire que nous attribuons au syndicat le rôle essentiel dans la lutte révolutionnaire pour l’émancipation du prolétariat et que nous donnons au parti un rôle auxiliaire et non un rôle directeur.[3]»

Avant la guerre, les errements parlementaires de la SFIO, les liens de ses députés et journalistes professionnels avec les milieux petits-bourgeois et le désintérêt de beaucoup d'entre eux pour les luttes quotidiennes des travailleurs, expliquaient les préventions des syndicalistes révolutionnaires vis-à-vis du parti socialiste. Mais en 1919 la guerre avait montré que l’opportunisme et la trahison n’avaient épargné ni les syndicalistes révolutionnaires ni les anarchistes. Et si les mœurs des chefs socialistes n’avaient pas changé, la base du parti n’était plus la même. Des milliers de jeunes étaient venus à la SFIO qu’ils identifiaient à la lutte et à la révolution. Cette génération était révoltée mais il lui manquait un programme et une organisation de combat.

Alors que les grèves politiques se multipliaient, que la révolution était possible, il était vital de grouper, partout, dans les usines, dans les quartiers, dans les syndicats, et même dans l’armée, les travailleurs prêts à mener cette lutte jusqu’au bout. Il fallait faire de la politique sur tous les terrains, par tous les moyens. La bourgeoisie dispose de son appareil d’État, son armée, sa police, sa diplomatie, son parlement. Pour la contrer, il faut, comme l’écrivait Trotsky à Monatte «des groupes de prolétaires révolutionnaires cimentés par l’idée, liés par l’organisation […] groupés dans les cellules d’un parti communiste unifié et centralisé[4]» . Monatte et ses amis n’en comprenaient pas l’urgence.

(Demain : Avant le congrès de Tours: des années décisives, 1920 : la grève du chemin de fer et ses conséquences politiques)

2] Trotsky, Le socialisme français à la veille de la révolution, 20 novembre 1919.

[3] P. Monatte, M. Chambelland, Article dans le Bulletin communiste, 9 novembre 1922.

[4] Trotsky, Lettre à un syndicaliste français, 31 juillet 1921.

 

Pierre Monatte