Il y a 90
ans Juin 1936 : les accords Matignon, une manœuvre contre-révolutionnaire
Il y a 90 ans, le
7 juin 1936, alors que cinq millions de travailleurs en grève occupaient
les usines, les chantiers, les mines et jusqu’aux grands magasins, les
représentants du grand patronat et ceux de la CGT signaient les accords de
Matignon.
Publié le 10/06/2026
Signés sous l’égide du
gouvernement de Front populaire, les accords Matignon comprenaient la mise en
place des conventions collectives, les quarante heures hebdomadaires, deux
semaines de congés payés, des augmentations de salaire importantes. Le patronat
cédait beaucoup, par peur de tout perdre. Mais il gardait l’essentiel,
c’est-à-dire la propriété des moyens de production et un État à son service
corps et âme, gouvernement de Front populaire compris.
Ces accords sont depuis lors
qualifiés de conquêtes sociales, fêtées par les directions syndicales et les
partis de gauche. Mais fondamentalement, il s’agissait d’une escroquerie
faisant déboucher une grève générale puissante sur une défaite politique.
Les années 1930 étaient celles de
la pire crise économique du monde capitaliste. Le chômage et la misère
ravageaient les pays les plus industrialisés, à commencer par l’Allemagne et
les États-Unis. La lutte de classe s’exacerbait sous toutes ses formes et
devenait une lutte pour la vie. En janvier 1933, la bourgeoisie allemande porta
Hitler au pouvoir, afin d’étrangler les travailleurs et de réarmer le pays.
C’était un avertissement pour les ouvriers du monde entier et il fut ressenti
comme cela en France, parmi les centaines de milliers de prolétaires organisés
par la CGT, le Parti socialiste et le PCF.
Mois après mois, de grèves en
meetings, de mutineries en manifestations, au cours des années 1934 et 1935,
les exploités prenaient conscience de leur force et affluèrent dans les
organisations ouvrières. La traduction électorale de cette montée fut la
victoire des partis de gauche aux élections législatives d’avril 1936 et la
constitution d’un gouvernement de Front populaire sous la présidence du
socialiste Léon Blum. À la fin du mois de mai, les grèves se généralisèrent et
devinrent une grève générale sans que personne n’y ait appelé. Ce mouvement
s’accompagna, à la grande terreur des patrons, de l’occupation des lieux de
travail, c’est-à-dire d’une atteinte caractérisée au droit de propriété. Cela
non plus, les dirigeants syndicaux n’y avaient pas appelé et ceux du Front
populaire encore moins. Moins de vingt ans après la vague révolutionnaire de
l’après- guerre, la France semblait au bord de la révolution prolétarienne.
Le patronat, paniqué, était bien
incapable de reprendre ses usines à cinq millions de grévistes soutenus par
toute la population. Il supplia donc Blum de bien vouloir se hâter, se rendit
aux négociations et céda sur tout ce qui, d’après les chefs syndicaux, devait
suffire à faire rentrer le fleuve ouvrier dans son lit. « Il faut savoir
terminer une grève quand satisfaction a été obtenue » déclara Maurice
Thorez, le chef du PCF, au lendemain des accords avant de peser de tout le
poids de son appareil militant, aidé par la CGT et le PS, pour faire cesser la
grève, puisqu’elle était « victorieuse ».
L’été 1936, suivant la légende,
se passa donc sous le signe de la victoire ouvrière, de la puissance de la
gauche, de la joie générale et des premiers congés payés. Rien n’était pourtant
réglé. Le 17 juillet, le coup d’État du général Franco, en Espagne,
montrait que l’époque était à la lutte à mort entre la bourgeoisie et le
prolétariat plus qu’aux randonnées cyclistes. En même temps, la marche à la
guerre continuait et les gouvernements revenaient, sous ce prétexte, sur tout
ce que la grève avait arraché. Finalement, en septembre 1939, la guerre
atteignit l’Europe occidentale, les congés se transformèrent en appel sous les
drapeaux, les députés élus en 1936 votèrent les pleins pouvoirs à Pétain et les
précaires « acquis sociaux » finirent sous les bombardements.
Aujourd’hui les travailleurs
devraient se méfier comme de la peste des partis et des dirigeants qui
présentent la politique de Front populaire de 1936 comme le modèle à suivre. À
ne pas étudier l’histoire, on est condamné à la revivre.
Paul Galois (Lutte ouvrière n°3019)