La dette qui a étranglé
Haïti
Le 17 avril 1825, le roi de France,
Charles X, signait une ordonnance reconnaissant l’indépendance d’Haïti,
mais en contrepartie d’une indemnité de 150 millions de francs or pour les
anciens propriétaires d’esclaves. Et pour que les choses soient bien claires,
il fit porter le texte par une flotte française.
Publié le 16/04/2025
Pendant tout le 18e siècle, Haïti
fut au cœur du système colonial français. 450 000 esclaves, arrachés à
l’Afrique, y cultivaient le sucre sous la coupe de 5 000 planteurs. Le fouet,
les tortures, parfois la mort étaient le lot de ceux qui relevaient la tête.
Dans ces bagnes étaient produits les trois quarts du sucre du monde, pour le
plus grand profit de la bourgeoisie métropolitaine.
Les esclaves s’étaient
libérés eux-mêmes
Les dirigeants de l’empire colonial français
n’avaient pas pardonné aux esclaves révoltés en Haïti d’avoir conquis leur
liberté les armes à la main pour fonder la première république noire du monde.
Jamais les esclaves n’avaient accepté leur sort.
Les Blancs, comme l’écrivait Mirabeau, « dormaient sur les flancs du Vésuve
». En août 1791, 100 000 esclaves se soulevèrent et commencèrent à
mettre le feu aux plantations. Le représentant de l’Assemblée nationale,
Sonthonax, envoyé pour rétablir l’ordre, n’eut d’autre choix que de proclamer
la liberté générale des esclaves en août 1793. C’était alors en France le point
culminant de la révolution et la décision fut ratifiée dans l’enthousiasme par
la Convention. Les esclaves se rendirent maîtres du pays sous la direction de
leur général, Toussaint Louverture.
Les dirigeants français ne renonçaient pas pour
autant. En 1802, Bonaparte, premier consul, envoya un corps expéditionnaire
pour rétablir l’esclavage en Haïti et fit arrêter, déporter et emprisonner
Toussaint Louverture. Une nouvelle insurrection déferla sur l’île. 4 000
révoltés eurent rapidement raison de l’armée qui, au même moment, faisait trembler
l’Europe.
Louis XVIII menaça à son tour de rétablir
l’esclavage mais, instruit par les expériences précédentes, il préféra en
rester là. Son successeur, Charles X, choisit alors de faire payer Haïti. Il se
savait incapable d’affronter l’inévitable soulèvement que déclencherait
l’annonce du retour à l’esclavage. De fait, le président haïtien, Boyer, ne
tenta pas de résister et céda aux exigences du roi de France.
Le prix de la liberté
Ces exigences étaient draconiennes. L’indemnité
représentait dix ans des revenus des exportations d’Haïti et devait être payée
en cinq ans. Les navires français devaient bénéficier en outre d’un accès
privilégié aux ports haïtiens, et de droits de douane réduits de moitié. La
reconnaissance de l’indépendance était à ce prix.
Sous les présidents qui avaient succédé à
Toussaint Louverture, Haïti avait gardé la place qui avait été la sienne dans
le marché mondial avant l’abolition de l’esclavage, celle de fournisseur de
matières premières. Ceux qui dirigeaient Haïti avaient d’abord tenté de
relancer l’exploitation des plantations de canne à sucre, désormais aux mains
d’une petite élite, en contraignant les anciens esclaves à y retourner
travailler en tant qu’hommes libres. Cela avait été un échec, ceux-ci
s’opposant, au besoin les armes à la main, à ces tentatives, désireux avant
tout de vivre sans maître en cultivant leur lopin. Puis, le temps du sucre
était passé et de nouvelles matières premières, cultivables sans avoir besoin
de grandes plantations, avaient pris le relais, le café et le bois de teinture.
La mince élite haïtienne prélevait sa dîme au passage, préfigurant déjà ce qui
allait être la politique de bien des dirigeants de pays pauvres devenus
indépendants. Boyer allait donc faire payer les paysans haïtiens pour le compte
des capitalistes français.
La double dette
La première échéance de l’indemnité, fin 1825, ne
pouvant être réglée par le misérable État haïtien, Boyer fut contraint de
contracter un emprunt. Une condition fut alors ajoutée : Haïti ne pouvait
emprunter qu’auprès des banques françaises. La dette représentait plusieurs
années de la production nationale de Haïti et une « contribution extraordinaire
» fut instaurée. Le code rural força les paysans parcellaires et les
cultivateurs à s’adonner aux cultures et denrées d’exportation, sur lesquelles
on pouvait prélever cet impôt. L’argent de la dette était embarqué sur des
navires français et transporté jusqu’aux locaux de la Caisse des dépôts et
consignations à Paris, chaque départ donnant lieu à des manifestations
d’hostilité de la population. En France, le gouvernement haïtien était
représenté dans toutes ces opérations par Jacques Laffitte, le financier le
plus puissant de l’époque, successivement gouverneur de la Banque de France et
ministre des Finances sous Louis-Philippe. Chaque année la Caisse des dépôts
comptabilisait ce que l’État haïtien devait encore payer, c’est-à-dire les
indemnités encore à régler aux anciens colons mais aussi les intérêts des
prêts. À partir de 1873, des pénalités de retard s’y ajoutèrent.
L’indemnité imposée par Charles X fut ramenée à
90 millions de francs-or en 1838 et finit par être totalement soldée en
1878, mais il restait à en payer les intérêts. Une banque vint alors au secours
de Haïti, à la manière des banques bien entendu. En 1880 fut créée la Banque
nationale d’Haïti, en réalité une créature de la banque française Crédit
industriel et commercial. Les prêts successifs puis leur remboursement
permirent de détourner des dizaines de millions de dollars du trésor haïtien
vers les coffres-forts de capitalistes français, étranglant l’économie
haïtienne. Cela dura jusqu’à ce que, en juillet 1915, les militaires
américains débarquent en Haïti. Logiquement, la National City Bank prit le
relais du Crédit industriel et commercial. « J’ai contribué à faire d’Haïti
et de Cuba des coins où les gars de la National City Bank pouvaient se faire de
jolis revenus », se félicitait le général américain qui avait dirigé
l’opération.
Haïti est aujourd’hui l’un des pays les plus
pauvres du monde. On y enjambe les cadavres quand on sort de chez soi le matin.
Les gangs sont les véritables maîtres du pays, dont ils partagent le contrôle
avec une oligarchie de politiciens plus corrompus les uns que les autres.
Le colonialisme et l’impérialisme de la France
sont à l’origine de cette situation. Il y a deux cents ans, ne pouvant rétablir
l’esclavage honni, la bourgeoisie française s’acharna à faire payer aux anciens
esclaves le prix fort de la liberté qu’ils avaient conquise et qui faisait
rêver tous les peuples des Caraïbes. Le pays fut étranglé dans le nœud coulant
de la dette. Des associations et des personnalités réclament aujourd’hui que la
France verse une réparation financière pour ce crime, ce à quoi ses présidents
se sont toujours refusés. Mais la véritable réparation interviendra seulement
lorsque les travailleurs du monde entier auront renversé ce système capitaliste
venu au monde « suant le sang et la boue par tous les pores » (Marx).
Les esclaves révoltés de Haïti auront été les précurseurs de cette révolution.
Daniel Mescla (Lutte ouvrière
n°2959)