Syrie :
la chute d’un dictateur
Publié le 11/12/2024
En moins de dix jours, la
coalition dirigée par la milice HTC, héritière de la branche syrienne
d’Al-Qaida, soutenue par la Turquie, a pris Damas et fait tomber la dictature
sanglante de Bachar Al-Assad, qui a trouvé refuge en Russie.
La rapidité avec laquelle le
régime s’est effondré montre qu’il avait perdu tout soutien ; à l’extérieur,
avec l’affaiblissement de ses alliés régionaux, le Hezbollah libanais et les
pasdarans iraniens, qui subissent depuis un an les attaques israéliennes ; à
l’intérieur, où la population est épuisée par les privations tandis que les militaires
et les cadres du régime l’ont lâché.
Malgré les multiples incertitudes
qu’elle suscite, la coalition dirigée par Ahmed Al-Chara, alias Abou Mohamed
Al-Joulani, le chef de Hayat Tahrir Al- Cham (HTC), qui répète partout qu’il
n’a plus rien d’un djihadiste, est apparue en libératrice pour une large partie
de la population. En quelques heures les réseaux électriques et téléphoniques
ont été rétablis et des vivres distribués dans les villes.
Le plus poignant, ce sont les
images de ces milliers de familles se rendant dans les sinistres prisons du
régime dans l’espoir de retrouver leurs proches disparus. Symbole de la
barbarie du régime, la prison de Saidnaya près de Damas était surnommée «
l’abattoir humain » car des dizaines de milliers d’opposants y ont été
torturés, emmurés vivants et pour la plupart exécutés. Certains survivants
sortent après 20 ou 30 ans d’enfermement.
La chute du tyran a été fêtée par
les millions de réfugiés syriens installés en Turquie, au Liban, en Jordanie ou
dans des pays européens. Parmi ceux qui survivent dans des camps de réfugiés,
qui subissent le chômage en exil, quand ce n’est pas la xénophobie orchestrée
par les politiciens, beaucoup semblent envisager de rentrer au pays. Mais que
vont-ils y trouver ?
Le dirigeant de HTC, Al-Joulani,
qui apparaît comme le tombeur des Assad, s’est longuement préparé à ce rôle en
se présentant comme un islamiste raisonnable, et pourquoi pas démocrate.
Pourtant, il a fait ses classes en Irak après l’invasion américaine de 2003 où
il s’est lié à tous les chefs djihadistes, en particulier dans les camps de
prisonniers de l’armée américaine. Il s’est progressivement démarqué de Daesh,
puis d’Al-Qaida, au cours des années où sa milice HTC a pu s’établir dans la
région autour de la ville d’Idlib, dans le nord- ouest de la Syrie. Dans cette
région où les différentes factions rebelles ont été regroupées sous la
protection de la Turquie, Al- Joulani a réussi à leur imposer son autorité. Il
a mis en place un gouvernement civil qui a restauré le commerce et les
infrastructures indispensables à la vie quotidienne, y compris des hôpitaux, en
profitant de la proximité avec la Turquie. Cette relative stabilité est mise à
son crédit même si son « gouvernement du salut » a réprimé des manifestants,
emprisonné des opposants et instauré une police religieuse. Mais il aurait
aussi essayé de modérer les ardeurs répressives des miliciens djihadistes et a
réussi à intégrer à ses troupes ceux qui étaient issus de l’opposition laïque.
Il a bénéficié de la bienveillance de la Turquie mais certainement aussi su
ménager les contacts avec l’Arabie saoudite, les États-Unis et même Israël.
Al-Joulani est encore classé
comme « terroriste » par les dirigeants des États-Unis, qui tiennent
certainement à l’avertir qu’il reste sous surveillance. Mais après avoir taillé
sa barbe, abandonné son nom de guerre, il cherche à apparaître comme un
champion d’une unité de la Syrie qui respecterait ses minorités. Il a organisé
la passation du pouvoir entre le Premier ministre du régime déchu et Mohamed
Al-Bachir, le chef du gouvernement d’Idlib. Il promet un gouvernement de
transition avec des anciens ministres du parti baasiste d’Assad et revendique
un modèle économique libéral à l’image du Qatar. Mais la population syrienne
aurait tort de se fier aux promesses d’un Al-Joulani.
Le pays est ravagé par treize ans
de guerre civile. Il reste découpé en territoires administrés par des appareils
politico-militaires concurrents, parrainés par des puissances régionales en
rivalité, et les manœuvres font rage pour déterminer qui va s’imposer. Depuis
la chute de Damas, la Turquie intervient au nord face aux Kurdes, les
États-Unis bombardent les reliquats de Daesh, tandis qu’Israël détruit le plus
possible de bases militaires syriennes et fait avancer ses chars au-delà de sa
frontière pour renforcer sa domination sur la région.
Il y a là toutes les raisons pour
que la guerre civile et les guerres d’influence reprennent, avec le risque que
la dictature d’Assad fasse place à celle d’islamistes réactionnaires recourant
rapidement aux mêmes moyens.
Xavier Lachau (Lutte ouvrière
n°2941)