Après les
élections législatives, un système
parlementaire enlisé
Macron
espérait que les élections législatives des 12 et 19 juin lui donneraient
les moyens de poursuivre la politique antiouvrière qu’il a menée depuis cinq
ans. Patatras ! Avec 246 sièges sur
577, les macronistes se retrouvent loin de la majorité absolue. Au-delà du
désaveu électoral, cette absence de majorité pose un problème à la bourgeoisie,
qui n’entend pas perdre de temps à attendre que le Parlement et le gouvernement
travaillent à son service.
Aux
abois, les macronistes ne s’embarrassent guère de principes. Ils tentent de
débaucher des députés de droite et de gauche qui leur permettraient de
constituer une majorité. Certes, Les Républicains, le Rassemblement national et
les partis de la Nupes ont fait campagne « contre Macron ». Ils se sont déclarés dans l’opposition. Mais après
tout, de part et d’autre, certains ont des plans de carrière, et quelques
postes peuvent permettre de s’acheter des amis… Les députés ex-Les Républicains
(LR) Éric Woerth et Damien Abad en sont des exemples récents, après une longue
série de ralliements venus de la gauche et de la droite, de Jean-Yves Le Drian
à Bruno Le Maire, de Gérard Collomb à Édouard Philippe, d’Olivier Véran à
Gérald Darmanin, etc. Mais il n’est pas sûr que les débauchages individuels
suffisent. Le plus simple serait encore de mettre dans la poche de Macron tout
un groupe parlementaire, comme celui de la droite LR et ses soixante députés.
Aujourd’hui, ses responsables s’y opposent, mais pour combien de temps ? Jean-François Copé, ancien dirigeant
de LR, a rapidement proposé un « pacte de gouvernement » avec Macron. La
présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais parle, elle,
d’un « contrat de
gouvernement », tout comme le député LR Philippe Juvin qui plaide
pour un accord « à l’allemande », c’est-à-dire de coalition, tandis que Jean Rottner, président LR de la Région Grand Est,
explique qu’« il va falloir
apprendre à travailler avec Emmanuel Macron ». Sarkozy, figure tutélaire de la droite, ne s’exprime
pas, mais n’en pense pas moins.
Une
autre option serait de rallier les députés PS ou divers gauche. Comme tant
d’autres notables socialistes naguère, certains se laisseront peut-être tenter,
jetant ainsi par-dessus bord l’accord de la Nupes. Il y a aussi les députés
EELV, un parti dont nombre de politiciens, de Barbara Pompili à François de
Rugy, de Daniel Cohn-Bendit à Pascal Canfin, ont rallié Macron par le passé.
Et
puis, pourquoi pas le Rassemblement national ? Alors qu’entre les deux
tours de la présidentielle Macron avait ouvertement dragué les
électeurs de Mélenchon, dont il avait besoin pour s’assurer une majorité face à
Le Pen, les macronistes courtisent maintenant les lepénistes. Pour le second
tour des législatives, ils se sont refusés à appeler pour les candidats de La
France insoumise qui leur étaient opposés. Les idiots utiles de la gauche ont
pleurniché que, eux, ont pourtant « fait barrage » à Le Pen, ou ont appelé à la « battre dans les
urnes », en votant Macron au second tour de l’élection
présidentielle… Et, depuis, les macronistes multiplient les appels du pied pour
que le RN et ses 89 députés votent avec bienveillance à l’Assemblée. Moyennant
quoi, les macronistes pourraient être arrangeants pour des postes dans des
commissions, voire plus si affinités…
La
Nupes constituée par Mélenchon compte pour sa part 142 sièges. Cela peut être
suffisant pour contrarier Macron et postuler, un jour, à la direction des
affaires de la bourgeoisie. Mais en l’état c’est trop peu pour gouverner et « élire Mélenchon
Premier ministre ». Ce dernier peut se féliciter d’avoir renforcé son
groupe parlementaire et son assise sur le reste de la gauche. Accessoirement,
cette alliance a aidé un PS discrédité à sauver son groupe et les écologistes à
en retrouver un. C’était là le véritable objectif de la Nupes : sauver des places
et, si possible, en gagner quelques-unes. En réalité, malgré l’opération politicienne de Mélenchon, la gauche reste faible. Aux élections législatives de 2017,
ses quatre composantes (LFI, PCF, PS, EELV) totalisaient 25,5 % des suffrages
exprimés ; à celles de 2022, la Nupes en recueille 25,7 %, soit seulement
12 % des inscrits. La
comparaison des scores entre la présidentielle et les
législatives de 2022 est encore plus cruelle, car la
gauche recule de 5 points de pourcentage, et s’effondre en voix. Alors que le
monde du travail est écœuré des coups portés par Macron et par la classe
capitaliste, le rafistolage de l’union de la gauche n’a pas suffi à créer les
illusions qu’elle espérait susciter. Peut-être parce que bien des travailleurs
ont gardé de mauvais souvenirs de ses passages au gouvernement, de Jospin à
Hollande, sans remonter à Mitterrand. Pendant la campagne présidentielle,
Mélenchon a expliqué qu’en votant pour lui les travailleurs s’épargneraient des
grèves et des manifestations, par exemple contre la retraite à 65 ans. Aux
législatives, les dirigeants de la Nupes ont tenu le même discours. À l’issue
du scrutin, ils se sont réjouis, le député LFI Adrien Quatennens expliquant par
exemple : « Il n’y a pas de majorité dans ce pays pour appliquer par
exemple la retraite à 65 ans, ou le travail en contrepartie du RSA » (LCI,
20 juin). Autrement dit, le monde du travail n’aurait pas à s’inquiéter,
protégé qu’il sera par la nouvelle Assemblée nationale. À l’avenir, si les
travailleurs veulent éviter de voir leur condition encore reculer, ils auront
intérêt à ne pas écouter des politiciens qui voudraient les désarmer de façon
aussi grossière.
C’est
malheureusement l’extrême droite qui progresse. Le Rassemblement national (89
sièges) est le vrai vainqueur du scrutin. La progression de l’extrême droite
était déjà visible à la présidentielle, elle l’est de nouveau aux législatives,
où le RN passe en cinq ans de 13 % à 19 % des suffrages exprimés au premier tour,
auxquels on peut ajouter les 4 % des zemmouristes. Entre les deux tours, le RN a
engrangé des suffrages supplémentaires. Cette
influence est lourde de menaces pour l’avenir. En effet le
RN fait de bons scores dans des circonscriptions ouvrières, dans le Nord et le Pas-de-Calais, ainsi que
dans plusieurs autres départements. Il renforce sa présence et son
implantation. Le RN, qui a gagné du crédit ces dernières années en posant au
parti anti-Macron, cédera-t-il aux sirènes macronistes pour un plat de
lentilles ou un maroquin ? L’avenir le dira. Le fond du problème reste son poids et l’adhésion aux idées réactionnaires, racistes et antiouvrières qu’il véhicule.
Dans
cette situation instable, la pression de la bourgeoisie va s’accentuer.
L’aggravation de la crise capitaliste, les tensions sur les marchés et la
guerre en Ukraine exigent des réponses rapides de la part des serviteurs
politiques des capitalistes. Alors, plus que jamais, il faudra que les
travailleurs se mobilisent pour empêcher les attaques qui se préparent, pour ne
pas payer les dépenses militaires accrues, l’inflation et toute la crise
capitaliste. Plus que jamais, il faut construire un parti qui représente
vraiment les intérêts de classe du monde du travail, un parti communiste
révolutionnaire, qui arme les travailleurs contre les menaces sans distiller
aucune illusion.
23 juin 2022
Lutte de
Classe n°225 - juillet-août 2022