jeudi 27 mars 2014

1er tour : leçons du 1er tour : un article de notre hebdo Lutte Ouvrière de cette semaine



Après le premier tour
Les leçons du premier tour des élections municipales sont claires : un désaveu cinglant du PS et du gouvernement. Les jongleries verbales de certains notables sur le caractère local de ces élections ne les ont pas sauvés des conséquences de ce désaveu.
Leur rôle de cinquième roue du carrosse gouvernemental et leurs états d'âme vaguement critiques sauvent les écologistes du recul électoral subi par le PS.
Quant au PC, à demi dans l'opposition, même lorsqu'il conduit une liste avec le PS, il sauve les meubles. Comme le résume Le Monde, « le PCF résiste mais est fragilisé dans certains de ses bastions ». Et lorsqu'il se présente seul, il se heurte souvent, en plus de la droite, aux ambitions du PS.
La droite parlementaire, pourtant engluée dans les scandales, ébranlée par la guerre des chefs, progresse en pourcentage malgré la concurrence du Front national.
L'aspect le plus spectaculaire de ce glissement vers la droite est cependant l'accroissement du nombre d'électeurs en faveur des listes du FN. Il y a évidemment la conquête de la mairie de Hénin-Beaumont. Mais si la conquête d'une mairie par l'extrême droite a des conséquences pour les habitants de la ville concernée, ce qui compte plus généralement, même là où le FN n'a aucune chance d'emporter la mairie, c'est l'emprise des idées réactionnaires que cela révèle, qui pèsera inévitablement sur la vie politique et sociale, et qui pèse déjà en réalité.
Le fait est que, dans les villes de plus de 10 000 habitants, d'après les chiffres donnés par Le Monde du 25 mars, la droite recueille 45,9 % des voix et l'extrême droite 9,2 %, tandis que la gauche n'en rassemble que 41,4 %. Lors des élections municipales précédentes, en 2008, le rapport de force électoral était de 45,5 % pour la droite, 0,7 % pour l'extrême droite et 48 % pour la gauche. Ce qui, dans les statistiques, apparaît dans la rubrique « extrême gauche » ne pèse que peu dans le rapport de force électoral gauche-droite et n'a, en outre, que peu varié.
Voilà le reflet électoral de l'opinion publique au premier tour, au moment où on peut encore parler de reflet, fût-il déformé.
Le deuxième tour, issu des alliances obtenues par des marchandages entre états-majors, n'aura pour fonction que de tirer les conséquences institutionnelles des mouvements de l'opinion publique. Ce sont évidemment ces conséquences, c'est-à-dire le nombre de mairies gagnées ou perdues, qui préoccupent les dirigeants politiques. Elles permettront peut-être au PS de transformer dans certains cas son recul en succès. À Paris, par exemple, où la candidate de la droite, Nathalie Kosciusko-Morizet, a eu plus de voix que sa concurrente du PS, Anne Hidalgo, cette dernière gardera peut-être la mairie grâce au mode de scrutin. Mais tout cela n'aura plus qu'un lointain rapport avec l'évolution de l'opinion.
Reflet déformé de l'opinion ouvrière
Même le premier tour ne donne cependant qu'un reflet très déformé de l'évolution de l'opinion. Cette déformation est d'abord sociale. Une fraction importante de la classe ouvrière, les travailleurs immigrés, est écartée du droit électoral. Une des nombreuses ignominies de la gauche est de n'avoir pas accordé le droit de vote aux travailleurs immigrés, pas même aux élections locales, malgré les promesses faites il y a déjà trente ans par Mitterrand et reprises plus ou moins par ses successeurs. En tout cas, pas aux travailleurs immigrés issus des pays hors Union européenne qui constituent l'écrasante majorité des immigrés dans les entreprises et qui peuplent les quartiers populaires.
Ces réserves, ô combien importantes, étant faites, quelle conclusion peut-on tirer de l'évolution de l'électorat ouvrier à partir de ces élections ?
Le taux d'abstention de 38,7 % est déjà très élevé. Mais c'est une moyenne nationale. Les chiffres sont bien supérieurs dans les bureaux de vote des quartiers populaires avec 50 %, 60 % d'abstentions, voire plus ! Et, encore, les abstentions sont décomptées par rapport au nombre des inscrits. Mais combien de travailleurs, de chômeurs, de pauvres, même avec la carte d'identité française en poche, ne sont pas inscrits sur les listes électorales et ne sont donc comptabilisés nulle part ?
C'est précisément l'abstention de l'électorat populaire, qui votait habituellement en majorité pour la gauche, qui est la principale expression du désaveu du PS et de sa politique au gouvernement.
L'abstention est une forme élémentaire de protestation venant des classes populaires, à l'égard en particulier des partis de gauche qui prétendent les représenter. À en juger par la progression des votes en faveur du FN dans un certain nombre de quartiers populaires, voire de villes ouvrières, une fraction de l'électorat populaire s'est saisie de ce vote pour exprimer le même dégoût face aux reniements et aux trahisons des partis réformistes.
Ceux des électeurs des classes populaires qui ont fait ce choix ont fait le pire car ils apportent leur soutien à leur pire ennemi. En outre, le renforcement électoral du FN encourage les partis traditionnels de droite et de gauche à mener une politique de plus en plus ouvertement réactionnaire.
Il y a cependant de quoi être dégoûté par les jérémiades de la gauche réformiste face à la démobilisation de son électorat. C'est sa politique en faveur du grand patronat, ses reniements et le désespoir que cela suscite qui sont les principaux responsables de la montée électorale du FN comme, plus généralement, du renforcement des idées réactionnaires ou des repliements communautaires dans la population.
Et on peut observer avec d'autant plus de dégoût son appel à empêcher le FN de conquérir de nouvelles mairies qu'il est assorti d'une supplique au « front républicain ». Ce qui signifie simplement que, dans un certain nombre d'endroits, le PS s'effacera devant la droite parlementaire, y compris – et c'est souvent le cas – lorsqu'elle est représentée par des individus aussi réactionnaires que leurs adversaires du FN.
Mais, au-delà de l'aspect circonstanciel du fait de l'étiquette socialiste du gouvernement actuel, il y a un problème bien plus général.
Construire une force représentant les intérêts politiques de la classe ouvrière
L'évolution vers la droite de l'ensemble de l'électorat et le fait que cette évolution affecte même une partie de l'électorat ouvrier ne sont pas dus seulement aux circonstances objectives de la crise économique, au chômage, à la généralisation de la pauvreté.
Le problème, c'est que face à tous les partis qui, tous, se situent sur le terrain de la bourgeoisie, il n'y a personne ayant le crédit nécessaire pour représenter une opposition ouvrière. Là encore, les élections et les affrontements politiques reflètent un manque plus profond, car c'est au quotidien, dans les affrontements de classe dans la société elle-même, dans les entreprises, dans les quartiers populaire, qu'il manque un parti qui représente les intérêts politiques de la classe ouvrière.
La scène politique, la scène électorale en particulier, est occupée par des partis qui, au-delà de leurs rivalités, acceptent, tous, l'ordre capitaliste. Même ceux qui s'opposent aujourd'hui sur sa gauche à la politique du PS au pouvoir, s'ils étaient associés au gouvernement, ne pourraient et ne voudraient gouverner que pour la bourgeoisie. Ils pourraient canaliser à leur propre profit les mécontentements suscités par la politique du gouvernement socialiste mais ils ne pourraient pas faire autrement que ce dernier. Elles sont là, les limites de l'opposition de gauche, représentée par un Mélenchon et un PC qui se met à son service.
Voilà pourquoi il est important que se manifeste une force politique qui défende les intérêts de la classe ouvrière jusqu'à son ultime conséquence : le renversement révolutionnaire du pouvoir de la bourgeoisie.
Le courant qui s'est exprimé dans ces élections par les votes en faveur des listes de Lutte Ouvrière est l'ébauche ou la préfiguration de cette force politique à construire. Il est très minoritaire certes, et par là même, il apparaît peu crédible par rapport à ceux qui, de Mélenchon au PC, se posent en alternatives politiques.
Mais ce courant existe. Pour faible qu'il soit aujourd'hui, il représente une véritable perspective pour la classe ouvrière, et la seule, parce qu'il parle le langage de la lutte de classe. Il ne pourra représenter une force que lorsque la classe ouvrière retrouvera collectivement la confiance en elle et la conscience de sa force et s'engagera sur la voie de la lutte pour ses propres intérêts de classe et pour les intérêts de l'ensemble des classes laborieuses.
La reprise de la combativité de la classe ouvrière face à la bourgeoisie ne dépend pas du courant communiste révolutionnaire. Mais ce qui dépend de lui, c'est d'être présent, de proposer un programme et une politique qui, dans chaque circonstance, s'oppose aux différentes nuances politiques de la bourgeoisie. Pour cela, il est essentiel que ce courant garde son drapeau, celui de la révolution sociale, qu'il ne le salisse pas en se fondant dans des regroupements qui restent globalement sur le terrain de la bourgeoisie, ni en édulcorant le langage de la lutte de classe.
Celles et ceux, travailleurs en activité ou au chômage, retraités, qui ont permis la présence de plus de 200 listes de Lutte Ouvrière dans ces élections, ceux qui ont voté pour elles, représentent l'avenir.
Ce n'est certes pas par les urnes que le courant se renforcera et qu'il trouvera du crédit dans la population ouvrière de ce pays. Le parti ouvrier révolutionnaire se construira dans les luttes de classe de demain. Il aura à gagner son crédit dans les grèves, dans les multiples formes de mobilisation ouvrière. Mais, comme des élections européennes prendront, cette année, le relais des élections municipales, il faut que le courant communiste révolutionnaire y apparaisse. Il faut qu'il trouve l'oreille des travailleurs sur toutes les questions politiques qui seront soulevées par les élections européennes. Il faut qu'il y fasse entendre le « camp des travailleurs » non seulement sur ses exigences contre la bourgeoisie face à la crise, mais aussi autour de perspectives plus vastes.
Lutte Ouvrière se présentera dans ces élections pour faire entendre les mêmes exigences qu'à l'occasion des élections municipales, mais aussi pour défendre l'internationalisme et pour avancer une politique favorable aux intérêts de la classe ouvrière face à l'Europe. À commencer par l'idée que les prolétaires de tous les pays d'Europe et bien au-delà constituent une seule et même classe ouvrière et que cette classe ouvrière est la seule force capable de renverser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de mettre fin à la mainmise des groupes capitalistes sur l'économie.
Georges KALDY

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