Le CNR :
derrière le mythe, une opération politique
10 Mai 2023
À l’occasion de l’hommage de
Macron à Jean Moulin, le 8 mai à Lyon, la CGT a tenu à placer la manifestation
de protestation sous le signe de la défense de « l’héritage social de la
Résistance ». Elle s’est revendiquée de Jean Moulin qui, selon elle, « a
unifié toutes les résistances derrière le programme du CNR ».
Pour bien des organisations
sociales, le Conseil national de la Résistance (CNR) serait la matrice de
toutes les avancées des 80 dernières années, en particulier la Sécurité sociale
et la retraite par répartition. Ambroise Croizat, ministre PCF du Travail et de
la Sécurité sociale en 1945-1946, est célébré comme un héros de la classe
ouvrière. Mais le CNR camouflait une opération politique.
En unifiant la Résistance, Jean
Moulin, ex-préfet en mission pour de Gaulle, visait à réaliser derrière ce
général réactionnaire l’union de tous les partis, de la droite jusqu’au PCF.
L’objectif était de remettre en selle l’appareil d’État français, en
s’émancipant le plus possible de la tutelle américaine et en évitant toute
révolte sociale. Le programme du CNR, les « jours heureux », était
l’habillage social de cette unité politique. Dans cette alliance, le PCF
apportait son influence parmi les classes populaires et son réseau militant
capable d’encadrer les travailleurs qui espéraient que leur vie change après la
guerre. En échange, de Gaulle allait donner au PCF trois puis cinq ministères
dans les gouvernements issus du CNR.
Le rôle du PCF et de la CGT entre
1944 et 1947 fut de promettre aux travailleurs des jours heureux lointains pour
leur faire accepter les sacrifices immédiats, rationnement, travaux pénibles,
et la remise en place de l’ordre social. Maurice Thorez, dirigeant du PCF et
ministre d’État, fustigea « la grève, arme des trusts » et
exhorta les mineurs de charbon à « produire, produire et encore
produire » pour gagner la bataille de la production. À ceux qui
n’avaient pas oublié le rôle de la police sous Pétain, à ceux qui entendaient
maintenir des milices armées, il ordonna : « Une seule police, une
seule armée ». La police de Macron et Darmanin qui éborgne aujourd’hui
les manifestants est la lointaine héritière de la police pétainiste blanchie
par le gouvernement issu du CNR.
L’État rebâti sous l’égide de de
Gaulle et Thorez n’était en rien celui des travailleurs. À quelques exceptions
près, les grands patrons qui avaient fait des affaires pendant l’occupation
allemande conservèrent leurs usines. Les nationalisations tant vantées
permirent la reconstruction et l’approvisionnement de leurs entreprises
détruites. Même les concessions faites aux travailleurs, les assurances
sociales et la retraite, profitaient aux patrons : construire un système
collectif d’assurance maladie ou vieillesse leur permettait de maintenir les
salaires au plus bas.
Symbole du fait que le gouvernement
issu du CNR défendait coûte que coûte les intérêts de la bourgeoisie
française : le 8 mai 1945, de Gaulle faisait bombarder et massacrer
plusieurs dizaines de milliers d’Algériens à Sétif et Guelma parce qu’ils
avaient osé se révolter contre l’ordre colonial. Les ministres du PCF et les
chefs de la CGT apportèrent leur caution à ces massacres.
Taire cette histoire serait se
préparer à livrer une nouvelle fois les travailleurs à leurs exploiteurs.
Xavier LACHAU (Lutte ouvrière n°2858)