La
révolution russe de 1905
Publié le 07/01/2026
La révolution russe de 1905 fut
qualifiée par Lénine de « répétition générale » de celle de 1917, qui aboutit à
la prise du pouvoir en Russie par la classe ouvrière. Et au regard de ce qu’ont
été les évènements de 1905, on comprend à quel point ils furent une expérience
hors norme pour la classe ouvrière russe et ses militants, mais aussi en
comparaison de tout ce que le mouvement ouvrier européen de l’époque avait
vécu.
La Russie d’alors n’avait pas
connu de révolution bourgeoise qui y aurait balayé la féodalité. En ce début de
20e siècle, les usines, pour certaines parmi les plus modernes
et gigantesques d’Europe, y côtoyaient un régime tsariste d’un autre âge,
s’appuyant sur une classe de propriétaires terriens se comportant encore avec
les paysans pauvres comme la noblesse en France avant 1789.
Une
révolution bourgeoise ?
La bourgeoisie, enrichie avec l’industrialisation,
souhaitait une modernisation du pays et un changement de régime politique en sa
faveur, à l’image de ce qu’avait fait la bourgeoisie des pays capitalistes
occidentaux. Mais une force sociale nouvelle la menaçait sur son flanc gauche :
la classe ouvrière. Même extrêmement minoritaire, cette classe concentrée dans
d’énormes centres industriels, comme le quartier de Vyborg de la capitale,
Saint- Pétersbourg, sentait instinctivement qu’elle pouvait représenter une
force. Dès la fin du 19e siècle, des grèves massives avaient eu
lieu.
Pour quasiment tous les
révolutionnaires marxistes russes, la révolution à venir devait être «
bourgeoise ». Et la question qui se posait était quel rôle devait y jouer la
classe ouvrière. Pour Lénine, dirigeant du Parti bolchevique, elle allait être
la classe sociale la plus radicale et la plus déterminée dans le combat contre
le tsarisme. Et il fallait que les révolutionnaires agissent dans le sens d’une
révolution à participation la plus populaire possible, où l’organisation des
masses aille le plus loin possible, pour qu’une fois le tsarisme renversé, la
classe ouvrière soit immédiatement en situation de force pour s’affronter à la
bourgeoisie. Trotsky allait un pas plus loin en affirmant que seule l’action
consciente de la classe ouvrière pouvait mener jusqu’au renversement du
tsarisme et qu’elle pouvait se fixer l’objectif d’assumer elle-même le pouvoir.
Du
Dimanche rouge à la grève d’octobre
La guerre commencée entre la
Russie et le Japon en 1904 pour la domination de la Mandchourie et de la Corée
fut le creuset de la révolution. La succession des défaites militaires russes
discréditait le tsarisme, et dans la capitale, Saint-Pétersbourg, le
mécontentement ouvrier grandissait. Le dimanche 9 janvier 1905, une énorme
manifestation de 200 000 ouvriers et leur famille porta au tsar une
pétition réclamant l’augmentation des salaires, l’amélioration des conditions
de travail mais aussi la création d’une Assemblée constituante et la fin de la
guerre. La réponse du régime fut sans équivoque. L’armée tira sur la foule et
fit des centaines de morts. Mais ce fut aussi le début de la révolution.
En effet, la contestation du
régime se répandit dans tout le pays. Au printemps 1905, les marins du cuirassé
Potemkine à Odessa se révoltaient. En septembre à Saint-Pétersbourg, les
ouvriers typographes se mettaient en grève pour de meilleurs salaires mais
aussi, dès le départ, pour une Assemblée constituante. Leur grève fut
l’étincelle qui déclencha la plus grande grève générale politique du pays. Les
cheminots, les télégraphistes, les ouvriers d’industrie… le pays tout entier
allait s’arrêter.
Le soviet
Pour organiser la grève, les
ouvriers de Saint-Pétersbourg et d’autres villes créèrent des comités d’usine
et, très vite, ressentant la nécessité d’une organisation plus vaste à
l’échelle de la ville, ils créèrent un soviet, « conseil » en russe, qui
regroupait les délégués des usines en grève. D’une assemblée de délégués, le
soviet devint une direction, l’embryon d’un pouvoir politique venu de la classe
ouvrière. Le soviet réquisitionna les imprimeries les unes après les autres
pour éditer son propre journal, les Izvestia, « les nouvelles » en
russe. Cette grève d’octobre fut une telle démonstration de force que le
pouvoir tsariste ne put que reculer et dut annoncer qu’il organiserait des
élections à une assemblée, la Douma, tout en se gardant de dire quels en
seraient les pouvoirs.
La bourgeoisie trouvait en partie
son compte dans cette annonce car elle pouvait peut-être espérer accéder au
pouvoir au travers de cette assemblée. La simple promesse du tsar lui suffisait
d’autant plus que la grève ouvrière l’effrayait. Lors d’un rassemblement de
l’opposition libérale bourgeoise au tsarisme début novembre, on put entendre : «
Les désordres agraires, les grèves, tout cela engendre la terreur ; le capital
est épouvanté, les personnes fortunées ont pris peur, elles retirent leur
argent des banques et s’enfuient à l’étranger. » Et un politicien libéral
bourgeois, Goutchkov, concluait : « Il est temps de s’arrêter ; nous
apportons de nos propres mains des fagots au bûcher qui nous brûlera tous. »
On allait donc vers une
confrontation décisive entre le pouvoir, derrière lequel se retrouvaient
désormais toutes les classes riches de la société russe, et la classe ouvrière.
L’insurrection
de décembre
Jusqu’au bout, le soviet
représenta une menace pour les classes riches et le pouvoir. Ainsi, le
23 novembre, au plus fort d’une grève des postes et télégraphes, il reçut
un télégramme du sud du pays, du Turkménistan actuel, expliquant que des
insurgés de l’armée avaient été condamnés à mort et que la sentence devait être
exécutée le jour même à minuit. Sur décision immédiate du soviet, les lignes
télégraphiques tenues par les grévistes furent utilisées pour propager l’appel
des cheminots à la grève générale si le gouvernement n’empêchait pas
l’exécution avant 20 heures À 20 h 05, le gouvernement envoyait une «
prière d’annuler la condamnation », communication qu’il dut faire passer par
l’intermédiaire du syndicat des cheminots !
Peu après, le 3 décembre, la
police frappa le mouvement à la tête en arrêtant le soviet de la capitale. Ce
fut alors celui de Moscou qui prit le relais, appelant à une grève générale
pour le 7 décembre avec l’intention de la transformer en insurrection
armée.
La tactique des révolutionnaires
ne fut pas d’affronter l’armée mais de tenter de la gagner. Début décembre, un
soviet de délégués des soldats s’était constitué et avait rejoint le soviet
ouvrier. Lors des premières confrontations, les soldats refusèrent à plusieurs
reprises de tirer sur les manifestations de grévistes. Les heurts durèrent
plusieurs jours.
Le 10 décembre 1905, le
gouvernement ayant réussi à faire venir des renforts à Moscou malgré la grève
des cheminots, la ville fut bombardée. Puis l’armée entra dans les quartiers
ouvriers et commit les pires exactions. Malgré cette répression, les combats
allaient durer encore pendant des mois dans toute la Russie.
En 1906, le tsarisme put dire
qu’il avait maté la révolution. Car l’immense armée paysanne n’avait encore que
très partiellement répondu présent à l’appel à la révolte lancé par la classe
ouvrière. Cette révolution de 1905, même vaincue, laissa dans les consciences
de millions de prolétaires, et au-delà, les germes qui allaient permettre celle
de 1917.
Pierre Royan (Lutte ouvrière
n°2997)