Colonialisme
: Alger 1957, les disparitions forcées
07 Juin 2023
Lors de la fête de Lutte
ouvrière, l’historien Fabrice Riceputi est venu présenter l’enquête qu’il mène
avec sa collègue Malika Rahal sur les disparitions forcées à Alger en 1957.
Leur projet, intitulé « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers », prend
pour l’instant la forme d’un site et d’une base de données.
En janvier 1957, les
parachutistes se voient confier les pouvoirs de police à Alger, avec pour
mission d’y démanteler le FLN. Celui-ci, dans le cadre de la guerre pour
l’indépendance de l’Algérie, vient de décider d’organiser une grève générale de
huit jours. L’État français veut à tout prix éviter cette mobilisation, qui
mettrait à mal ses mensonges sur une guerre qu’il prétend mener contre un
groupe terroriste minoritaire, et non contre un peuple qui se dresse contre le
colonialisme. Dirigée à Alger par le général Massu, avec le soutien du
gouvernement du socialiste Guy Mollet, l’armée adopte pour méthode l’enlèvement
des suspects, la torture systématique pour leur arracher des renseignements,
parfois le viol, et souvent l’exécution et la disparition des corps. Les
arrestations s’opèrent avec brutalité, devant les familles violentées par les
militaires : le but est d’abord de terroriser la population. Des dizaines
de lieux de torture et de détention sont constitués. Si certains détenus sont
relâchés, 3 000 à 8 000 sont exécutés sommairement. Ce qu’on appelle
« bataille d’Alger » n’a en fait rien d’une bataille entre deux
belligérants mais tout d’une répression immense et féroce.
L’armée nie les exécutions, la
torture et jusqu’aux arrestations et jusqu’à présent l’État français n’a
reconnu que deux assassinats : en 2018, il a admis celui du mathématicien
communiste Maurice Audin, qui avait fait l’objet d’une longue campagne menée
notamment par sa famille ; puis, en 2021, celui de l’avocat Ali Boumendjel,
dont l’exécution sommaire avait été déguisée en suicide.
Pour les milliers d’autres
disparus, restés dans l’anonymat, les familles, qui ont souvent recherché leurs
proches avec détermination, n’ont jamais reçu d’information sur les
circonstances du décès ou sur la dépouille : « On n’a jamais plus
eu de nouvelles », disent-elles. Les témoignages, souvent poignants,
figurant sur le site, montrent que, pour ces familles, les plaies restent
vives.
Les responsables militaires
(Massu, Bigeard…), ces « Klaus Barbie français », ont poursuivi leur
carrière, ont été décorés et couverts d’honneurs, et s’ils sont aujourd’hui
décédés, des rues portent leur nom et des statues leur sont parfois dédiées. Le
lieutenant parachutiste tortionnaire Jean-Marie Le Pen a fait la carrière
politique que l’on sait. Le mode opératoire des disparitions forcées a ensuite
été enseigné par les militaires français à ceux d’Amérique latine, qui l’ont
largement utilisé contre leurs opposants. Quant aux ministres qui les ont
couverts, ils ont également poursuivi leu r carrière, à l’instar de Gaston
Defferre, de Jacques Chaban-Delmas ou de François Mitterrand.
Ce bilan des sévices de l’armée
française dans la seule ville d’Alger au cours de cette année 1957, et la
dénonciation du silence de l’État français, qui n’est pourtant jamais avare de
leçons sur la « démocratie » et les « droits de l’homme »,
sont un rappel salutaire de cette action criminelle.
Michel
BONDELET (Lutte ouvrière n°2862)