jeudi 8 juin 2023

Colonialisme : Alger 1957, les disparitions forcées

Colonialisme : Alger 1957, les disparitions forcées

07 Juin 2023

Lors de la fête de Lutte ouvrière, l’historien Fabrice Riceputi est venu présenter l’enquête qu’il mène avec sa collègue Malika Rahal sur les disparitions forcées à Alger en 1957. Leur projet, intitulé « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers », prend pour l’instant la forme d’un site et d’une base de données.

En janvier 1957, les parachutistes se voient confier les pouvoirs de police à Alger, avec pour mission d’y démanteler le FLN. Celui-ci, dans le cadre de la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, vient de décider d’organiser une grève générale de huit jours. L’État français veut à tout prix éviter cette mobilisation, qui mettrait à mal ses mensonges sur une guerre qu’il prétend mener contre un groupe terroriste minoritaire, et non contre un peuple qui se dresse contre le colonialisme. Dirigée à Alger par le général Massu, avec le soutien du gouvernement du socialiste Guy Mollet, l’armée adopte pour méthode l’enlèvement des suspects, la torture systématique pour leur arracher des renseignements, parfois le viol, et souvent l’exécution et la disparition des corps. Les arrestations s’opèrent avec brutalité, devant les familles violentées par les militaires : le but est d’abord de terroriser la population. Des dizaines de lieux de torture et de détention sont constitués. Si certains détenus sont relâchés, 3 000 à 8 000 sont exécutés sommairement. Ce qu’on appelle « bataille d’Alger » n’a en fait rien d’une bataille entre deux belligérants mais tout d’une répression immense et féroce.

L’armée nie les exécutions, la torture et jusqu’aux arrestations et jusqu’à présent l’État français n’a reconnu que deux assassinats : en 2018, il a admis celui du mathématicien communiste Maurice Audin, qui avait fait l’objet d’une longue campagne menée notamment par sa famille ; puis, en 2021, celui de l’avocat Ali Boumendjel, dont l’exécution sommaire avait été déguisée en suicide.

Pour les milliers d’autres disparus, restés dans l’anonymat, les familles, qui ont souvent recherché leurs proches avec détermination, n’ont jamais reçu d’information sur les circonstances du décès ou sur la dépouille : « On n’a jamais plus eu de nouvelles », disent-elles. Les témoignages, souvent poignants, figurant sur le site, montrent que, pour ces familles, les plaies restent vives.

Les responsables militaires (Massu, Bigeard…), ces « Klaus Barbie français », ont poursuivi leur carrière, ont été décorés et couverts d’honneurs, et s’ils sont aujourd’hui décédés, des rues portent leur nom et des statues leur sont parfois dédiées. Le lieutenant parachutiste tortionnaire Jean-Marie Le Pen a fait la carrière politique que l’on sait. Le mode opératoire des disparitions forcées a ensuite été enseigné par les militaires français à ceux d’Amérique latine, qui l’ont largement utilisé contre leurs opposants. Quant aux ministres qui les ont couverts, ils ont également poursuivi leu r carrière, à l’instar de Gaston Defferre, de Jacques Chaban-Delmas ou de François Mitterrand.

Ce bilan des sévices de l’armée française dans la seule ville d’Alger au cours de cette année 1957, et la dénonciation du silence de l’État français, qui n’est pourtant jamais avare de leçons sur la « démocratie » et les « droits de l’homme », sont un rappel salutaire de cette action criminelle.

                                               Michel BONDELET (Lutte ouvrière n°2862)

 

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