En 50 ans, l’engrenage d’une dynamique négative
Je suis revenu à Argenteuil en 1975. Cette année-là, je m’occupe d’un CP à l’école Paul Éluard 1 du quartier nord du Val d’Argenteuil. J’ai alors 19 élèves. Leurs parents travaillent plutôt dans des métiers qualifiés du monde du travail. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu alors le mot « chômeurs » à leur propos. Dans l’école, nous sommes plusieurs militants, PCF, LCR, LO… À 200 mètres de l’école, il y la librairie tenue par la famille Zalberg, une boulangerie, et le Pub d’Argent où nous allons prendre le café… Il y a des colonies de vacances, la vie associative est forte…
On peut généraliser : de faibles effectifs à l’École, des parents ayant un emploi, des militants, des commerces, du bol d’air, de l’associatif… Voilà Argenteuil 1975. On peut multiplier cela à l’échelle de tous les quartiers de la Ville, en particulier des quartiers populaires.
Durant les décennies 1950, 1960, 1970, la délinquance existe bien évidemment. Nous qui sommes vieux en avons des souvenirs, personnels et autres. Les bandes existent. Souvenons-nous des « blousons noirs » qui, la coupe à la Presley ou à la James Dean pétaradent sur leur mobylette. Le magasin Chenmaille, boulevard Jean Allemane où mon grand-père fait le jardin marche bien.
Tout cela n’est pas nouveau, et je vous conseille de lire « La Rage de vivre » du clarinettiste Milton Mezz-Mezzro. Dans ce récit, nous sommes en 1930, et les États-Unis montrent la voie, sur ce plan comme sur bien d’autres, en l’occurrence, sur celui des ghettos urbains.
Pour revenir aux « blousons noirs » des « Trente glorieuses », la « bande », c’est surtout bon pour le samedi-soir. Le reste du temps, les journées sont dures au travail où il n’est pas question de se la jouer avec les anciens et avec le boulot commun !
45 ans plus tard, si nous reprenons notre développement de ces années-là, quelle est la situation dans le même quartier ?
Effectifs lourds ou pas, l’École connaît une grave crise. Le quartier a été marqué par les licenciements de travailleurs non qualifiés. Nombreux sont ceux à vieillir sans avoir retrouvé du travail. Nombre de travailleurs très qualifiés du monde du travail sont partis vers d’autres espaces. Les effectifs militants ont été réduits à peu de chose dans les écoles, et ont quasiment disparu dans le quartier. La librairie, la boulangerie, le Pub d’Argent ont disparu. Les colos n’existent plus. Le réseau associatif a bien du mal à survivre.
Nous reviendrons sur d’autres aspects, mais la réduction de l’encadrement familial, scolaire, militant, associatif, dans une large dynamique cumulative, a conduit à la marginalisation d’une fraction de la jeunesse, qui se trouve l’être de plus en plus jeune. Ces éléments cumulatifs du tableau que nous avons donnés conduisent à ce que cette fraction de la jeunesse sans projet soit un creuset de délinquance, de violence, et vieillissent dans la marginalisation.
Oui, « Argenteuil a beaucoup changé » comme il m’arrive de le lire par exemple sur la page Facebook « Si Argenteuil m’était conté ». Certes, mais qu’avons-nous fait pour qu’il en soit autrement, même si, pour notre part, à Lutte ouvrière, à la mesure de notre longue insignifiance, nous avons tenu bon, au moins pour continuer à affirmer que de ces quartiers populaires comme des entreprises viendraient à nouveau la conscience et la force pour changer le monde. DM
À suivre : le drame de l’effondrement du mouvement ouvrier dans les quartiers populaires d’Argenteuil

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