8 mai 1945 :
massacres coloniaux en Algérie
À partir du 8 mai 1945, à Sétif, Guelma,
Kherrata et d’autres localités de la vaste région autour de Constantine,
l’armée française, la gendarmerie et des milices de colons se sont livrés à des
massacres de masse contre les Algériens. Longtemps occultés par l’État
français, tardivement reconnus mais minimisés, ces massacres sont l’un des
nombreux crimes de la France en Algérie.
Publié le 14/05/2025
Ce jour-là, alors que des manifestations destinées
à fêter la fin de la guerre mondiale et la libération de l’occupation nazie
étaient organisées dans toutes les villes françaises, des militants
nationalistes algériens décidèrent de défiler avec leurs propres slogans. Dans
cette Algérie alors département français, ils affirmaient « À bas le
colonialisme ! », « Vive l’Algérie libre et indépendante ! », « Libérez Messali
! ». Deux semaines plus tôt, Messali Hadj, dirigeant du Parti du peuple
algérien (PPA), constamment surveillé et régulièrement emprisonné, venait en
effet d’être arrêté et déporté à Brazzaville, au Congo.
L’oppression alimente la
révolte
Messali Hadj et ses camarades dénonçaient, depuis
les années 1920, les oppressions multiples subies par l’immense majorité des
Algériens et furent les premiers à revendiquer l’indépendance. Privées de
droits civils, d’accès à l’éducation et aux soins, en butte au racisme et aux
humiliations permanentes des colons et de l’administration coloniale, les
classes populaires algériennes subissaient en outre des privations terribles, y
compris la famine. En 1939, Albert Camus dénonçait la « misère en Kabylie »,
décrivant « des familles restant deux ou trois jours sans manger » et
des enfants « morts pour avoir mangé des racines vénéneuses ». La guerre
avait durement aggravé ces privations. Sous la pression des colons, le nouveau
gouvernement français, dirigé par de Gaulle avec la participation des partis du
Conseil national de la résistance (CNR), dont le Parti communiste français, qui
avait cinq ministres, ne voulait rien changer ni au statut ni au sort de la
population algérienne.
Malgré les mots creux sur la liberté et la
démocratie retrouvées, malgré les dizaines de milliers de tirailleurs algériens
morts en Italie ou en Provence pour « libérer la France », la seule concession
faite par de Gaulle fut d’accorder la citoyenneté française à 63 000 Algériens
dits « évolués »… sur 7 millions d’Algériens musulmans. Ce mépris réitéré
fit basculer Ferhat Abbas, pharmacien à Sétif et nationaliste modéré qui
réclamait encore en 1936 « une République autonome algérienne fédérée à une
République française rénovée », vers la revendication de l’indépendance. En
mars 1944, il fonda les Amis du Manifeste et de la liberté (AML), soutenus
par le PPA clandestin de Messali Hadj et les oulémas, les docteurs de la foi
islamique. L’AML réclamait l’indépendance et une Assemblée constituante
algérienne. Lors de son premier congrès, en avril 1945, le mouvement avait
déjà 100 000 militants, issus de divers milieux sociaux, décidés à ne plus
baisser la tête. L’AML ne voulait pas organiser une insurrection armée mais
souhaitait profiter des manifestations du 1er mai puis du
8 mai 1945 pour montrer ses forces et affirmer ses revendications.
Le pouvoir colonial
massacre
En face, le pouvoir colonial, les préfets et
sous-préfets, les représentants des gros colons, les chefs de la gendarmerie et
de l’armée se préparaient au contraire à provoquer les manifestants. Il
s’agissait de « crever l’abcès » selon les mots du sous-préfet de
Guelma, ce que le préfet de Sétif avait formulé par « faites tirer sur tous
ceux qui arborent le drapeau algérien ». Se sentant menacés par ce qu’ils
appelaient « l’arrogance des musulmans » qui osaient relever la tête et
n’acceptaient plus d’être traités en sous- hommes, un certain nombre de colons
s’étaient organisés en milices armées. Autant dire que les massacres étaient
prévisibles sinon prémédités. Déjà le 1er mai, la police
attaqua les manifestants, tuant trois personnes à Alger et à Oran.
À Sétif, le 8 mai, la manifestation
algérienne, organisée le matin, jour de marché, rassembla 10 000 personnes non
armées. Outre des slogans dénonçant le colonialisme et exigeant la libération
de Messali Hadj, un drapeau national algérien apparut et un jeune scout qui le
brandissait fut abattu par un policier, ce qui déclencha de violentes
représailles contre les colons français. L’après-midi, la manifestation de
Guelma, composée surtout de jeunes, dégénéra de la même façon : un drapeau
algérien fut arboré, la police chargea et tua plusieurs manifestants qui s’en
prirent à des colons. Certains furent tués dans des fermes isolées.
Immédiatement, Achiary, sous-préfet de Guelma, ordonna l’arrestation de tous
les membres de l’AML et du PPA connus, autorisa une milice de 280 colons
armés à lancer une chasse à l’homme et déploya tous les moyens militaires à sa
disposition.
Une terrible répression allait s’abattre sur les
habitants arabes de toute la région et durer près de sept semaines. Les
militants nationalistes furent traqués, torturés et abattus. L’armée déploya
des chars et des automitrailleuses, détruisit et incendia des villages entiers.
Des fermes avec tout le bétail, le matériel, les récoltes furent méthodiquement
détruites. Dans une localité, tous les Algériens sachant lire furent passés par
les armes. À Kherrata, des centaines, peut-être des milliers d’habitants,
furent jetés morts ou vifs dans les gorges voisines. Le gouvernement de De
Gaulle envoya des renforts depuis la France. Il fit bombarder des villages par
l’aviation et des villes côtières, comme Bejaïa, par des navires de guerre.
Pour cacher l’ampleur du massacre, des cadavres furent brûlés dans des fours à
chaux, jetés dans des puits ou des rivières. Pour 102 colons français tués
les 8 et 9 mai 1945, plusieurs dizaines de milliers d’Algériens furent
massacrés. Le gouvernement français a reconnu 1 000 à 1 500 morts, le PPA en a
dénoncé 45 000 tandis que les historiens évaluent le nombre de victimes entre
20 000 et 30 000.
La complicité du PCF
Les massacres du Constantinois creusèrent d’autant
plus un fossé de sang entre la population musulmane d’Algérie et la France,
qu’ils furent cautionnés par tous les partis. Dans cette ignominie, le Parti
communiste français, le plus influent dans la classe ouvrière, qui mettait
alors tout son poids pour faire accepter la restauration de l’appareil d’État
bourgeois et s’opposait à toute perspective d’indépendance des colonies, porte
une responsabilité particulière. Dès le 9 mai, les dirigeants du PCF
qualifiaient les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens »
et demandaient que « les meneurs soient passés par les armes ». Cet
alignement du PCF sur la bourgeoise française contribua à séparer les exploités
algériens et français. Il discrédita les militants communistes en Algérie et
renforça le courant nationaliste, qui allait s’imposer comme direction unique
au cours de la guerre d’indépendance qui commença neuf ans après ces massacres
de 1945.
Xavier
Lachau (Lutte ouvrière n°2963)