De
Frontex au RN : faire carrière sur les noyés
21 Février 2024
Un certain Fabrice Leggeri,
directeur de Frontex, l’agence des gardes-frontières européens, entre 2015 et
2022, figurera en troisième position sur la liste du Rassemblement national de Bardella
et Le Pen aux élections européennes du 9 juin. La carrière et les positions de
ce monsieur méritent qu’on s’y arrête.
Leggeri est entré au ministère de
l’Intérieur en 1996, sous Jean-Louis Debré, ministre et grand ami de Chirac. Il
s’y occupait, déjà, des questions de frontières. L’arrivée de la gauche au
pouvoir l’année suivante, avec Jospin Premier ministre, Chevènement à
l’Intérieur, la participation du PCF et l’accession de Mélenchon aux
responsabilités, ne l’a pas déstabilisé. Il est même monté en grade, puis a été
recommandé comme expert auprès de la Commission européenne. Il a ensuite exercé
diverses responsabilités, de celles qui peaufinent le haut serviteur de l’État.
Et c’est encore un gouvernement de gauche, avec Hollande président et Cazeneuve
à l’Intérieur, qui en 2015 l’a propulsé à la direction de Frontex, où Macron,
élu en 2017, l’a évidemment maintenu.
À la tête de cette agence chargée
de surveiller les frontières de l’Union européenne, Leggeri a pu donner sa
pleine mesure. Sous son autorité et quasiment sous les yeux de ses hommes, les
malheureux affamés qui tentaient d’arriver en Europe sur des bateaux de fortune
se sont noyés par milliers, voire par dizaines de milliers. Les autorités
européennes, qui pourtant lui fournissaient crédits, équipements et directives,
ont fini par lui demander de bien vouloir respecter un minimum de formes et de
se conformer au droit en vigueur. Des ONG ont révélé suffisamment d’épisodes où
Frontex a envoyé sciemment des migrants à la mort pour que Leggeri, qui
couvrait ces agissements, soit contraint de démissionner en 2022. Mais, dans le
climat politique actuel, fait d’hystérie anti-migrants et de concurrence
xénophobe entre le gouvernement, la droite et le RN, une carrière politique
s’offrait à lui.
L’homme a d’abord pris langue
avec la liste de la droite LR mais, si celle-ci est suffisamment réactionnaire
pour convenir à un ex-chasseur de migrants, elle a peu de places éligibles à
offrir. Leggeri, qui en plus d’une ambition doit sans doute nourrir une
famille, a donc cherché la sécurité du côté du RN, de ses 30 % dans les
sondages et de l’espoir, sait-on jamais, d’un ministère une fois Le Pen
présidente. Trop content d’avoir un garde-chiourme aussi diplômé sur sa liste,
le RN s’est empressé de lui faire une place.
Le voilà donc, l’arc républicain
dont les commentateurs politiques cherchent la définition : ce haut
fonctionnaire sans états d’âme, qui a fait carrière sur la mort de milliers
d’hommes, peut l’incarner, avec son itinéraire allant de la gauche de
gouvernement au RN, en passant par Macron et la droite.
Paul GALOIS (Lutte ouvrière n°2899)